Est-il possible et souhaitable de concevoir la logique des communs et le droit à l’existence comme des moyens de réaliser les conditions matérielles et symboliques de la liberté républicaine ? D’une part, les pratiques actuelles et passées de communs reposent-elles toujours implicitement sur le souci de minimiser la domination ? Si ce n’est pas le cas, comment reconfigurer la théorie des communs de manière à en faire un tel vecteur de protection dans la république ? D’autre part, comment articuler théoriquement le droit à l’existence qui, selon la lecture standard, reconduirait à la sphère des droits naturels de l’individu, à une philosophie politique normative qui tend à penser la liberté républicaine comme l’effet d’institutions protectrices des citoyens ? Où situer le droit à l’existence dans la théorie des droits fondamentaux, et notamment des droits sociaux ? Enfin, en quoi la connaissance historique des discours et des processus sociaux relatifs à ces concepts de communs et de droit à l’existence permet-elle de penser une république inclusive pour le présent ? Ces discours passés sont-ils transposables dans les champs académiques contemporains ? Moyennant quels ajustements ? Ces pratiques peuvent-elles être reproduites, ou adaptées, dans les systèmes juridiques et économiques des sociétés contemporaines ?

A partir de ce questionnement large, la rencontre de Barcelone a dégagé trois axes de réflexion pour le colloque Rouen :
- La respublica et la conception fiduciaire de l’État et de la propriété.
- L’économie politique du commun/des communs.
- Droit à l’existence, droits sociaux et revenu universel.

La notion de fidéicommission qui est ici centrale, interroge celle de représentation politique et celle de bien public aujourd’hui associées au processus de dépossession du souverain qui, depuis le XIXe siècle, s’est engagé au profit de ses représentants – pour la première – et de l’État propriétaire – pour la seconde.
Venue du droit privé romain, la fidéicommission permet de transmettre un bien à une personne par le truchement d’un tiers (le fidéicommis ou « commis de confiance »). Elle repose sur un rapport asymétrique (il ne s’agit pas d’un contrat) en faveur du commettant, celui-ci pouvant se séparer unilatéralement de son commis quand il le désire. Sous l’Ancien régime la fidéicommission ordonne le principe de représentation, tant dans le fonctionnement de la monarchie (les intendants, les ministres sont les commis du roi) que dans les pratiques électorales (de la communauté villageoise aux États généraux). Sur le plan de la théorie politique elle est mobilisée de façon notoire par John Locke, mais aussi par d'autres auteurs comme les Levellers ou John Milton, afin de définir le rapport entre le peuple souverain et l’autorité politique. Le peuple souverain – celui qui possède en droit le pouvoir politique, constituant l’association de citoyens libres et égaux en droits (la république) – est le fidéicommettant ou commettant, l’autorité politique est  l’agent, le fidéicommissaire ou mandataire (trustee). C’est ce principe qui organise la république pendant la phase démocratique de la Révolution française, stoppée par le moment thermidorien. Dans cette perspective, la respublica peut être appréhendée comme un dispositif où le peuple souverain contrôle ce qui est aujourd’hui devenu « l’appareil d’État » et les propriétés dont il lui a délégué la gestion.
La première hypothèse de travail de ce colloque est que les communs constitueraient une des modalités de la reconstitution de la chose publique se distinguant de « l’appareil » et de la propriété d’État, celle-ci pouvant rester d’État mais son administration changer de forme. Dès lors, quelle serait la place de « l’État » et comment penser son articulation aux communs ?

De la même manière, il existe une conception fiduciaire de la propriété, c’est-à-dire conditionnelle et limitée sur laquelle ont été fondés les communs traditionnels (communaux, communauté de métiers) mais qui a également structuré l’économie politique républicaine sous le Gouvernement révolutionnaire. La propriété est alors un objet social, contrôlé politiquement, comme le marché, ce qui était la norme avant que la propriété exclusive, privée ou d’État, ne devienne la règle. La deuxième hypothèse de ce colloque est que cette conception fiduciaire de la propriété s’inscrirait dans l’économie morale qui a été mise en évidence par Thompson et serait l’une des conditions de l’encastrement (l’embedment de Polanyi) de l’économie dans le politique. Sur cette base, comment concevoir une économie politique des communs adaptée aux sociétés démocratiques modernes ?

Historiquement, la raison d’être des communs traditionnels, comme celle des sociétés politiques, est de garantir le droit à l’existence de ses membres. Pendant la Révolution française, pour le mouvement populaire et ceux qui en sont les porte-parole, cette garantie est la condition d’une république. Le droit naturel à l’existence est au cœur de l’économie morale, il constitue une norme sociale, garantie par la communauté, à partir de laquelle les droits du propriétaire sont limités. La liberté du propriétaire et l’intérêt particulier ne sont pas régulés par le marché mais bornés par le respect du droit naturel à l’existence d’autrui. Robespierre et Paine pensent ce que nous appelons « droits sociaux » (et revenu universel et inconditionnel pour Paine) à partir du droit naturel à l’existence. Le droit à l’existence n’est pas seulement matériel, mais aussi politique, le droit d’exister politiquement étant, pour ceux qui le mettent en avant, inhérent à la nature humaine. La troisième hypothèse de ce colloque est que le droit à l’existence matériel et politique implique la notion de fidéicommission. Comment mobiliser aujourd’hui le droit à l’existence, les droit sociaux, le principe de l’allocation universelle afin de constituer une république inclusive conçue comme un commun, c’est-à-dire constituée d’un bien commun qu’il s’agit de préserver (une société d'être humains libres et égaux), d’un ensemble de règles définissant des droits et des devoirs que les associés possèdent (par exemple, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen) et d’un mode de gouvernement du bien commun qui garantit le respect de ces droits et devoirs (la démocratie) ?

Programme :

Mercredi 13 novembre

15h- Accueil – Introduction.

État et respublica

15h30- Fabienne Orsi : État, communauté, respublicae : Naples et les usages civiques.

16h- David Guerrero : Fiduciary structures as a tool of public policy: precedents in media law.

16h30- Débat et pause.

17h- Gaïd Andro : Déconstruire et reconstruire le commun. L'organisation administrative comme réalisation de la nation souveraine.

17h 30 Florence Gauthier : État ou société politique ? Ré-privée des riches ou ré-publique par et pour le peuple ?

18h- Débat.

Jeudi 14 novembre

Bien commun et propriété

9h30- Sarah Vanuxem : Propriété, fidéicommission et semences paysannes.

10h- Edgar Manjarín : Property wars, human rights and democratic agency.

10h30- Débat et pause.

11h- Jean-Fabien Spitz : Letters of Sydney : une critique de l'inégalité de la propriété à la fin du XVIIIe siècle.

11h30- Bru Laín Escandell : From Absolute Dominium to Fiduciary Property Right. The Republican Contribution to the Contemporary Property Rights.

12h00- Débat.

Droit à l’existence et communs

14h30- Julie Ferrand : Communauté des biens ou propriété privée : quel système pour garantir le droit à l'existence selon Mably ?

15h- Benjamin Coriat et Stéphanie Leyronas : Droit à l'alimentation, bien commun et droit à l'existence.

15h30- Débat et pause.

16h- Yannick Bosc : Grande et petite communautés : les biens communs, le droit à l’existence et la république.

16h30- Pablo Scotto : The right to work in pre-Marxist socialism.

17h- Débat.

Vendredi 15 novembre

Économie morale et république

9h30- Julio Martínez-Cava : 21st Century Popular Moral Economy: Myth or Reality.

10h- David Casassas : Pour une économie politique républicaine aujourd’hui : allocation universelle et communs.

10h30- Débat et pause.

11h- Jordi Mundo : Fiduciary foundations of political freedom.

11h30- Christopher Hamel : Républicanisme et communs : la pertinence de l'idéal de non-domination.

12h- Débat.

14h30- Débat et conclusions.