Le récit que nous avions déjà donné, heure par heure, de l’événement (voir le dossier Marat sur Révolution Française.net) passait par l'analyse des mots, des énoncés, des arguments attestés autour de la figure de Marat mort (en particulier les énoncés récurrents Marat est mort/Marat n’est pas mort) et leur traduction philosophique sous la figure de la sublime abjection. La narration de l'événement s'inscrit ici dans une dimension archivistique plus vaste. Elle relève en effet d’une collecte des sources qui, une fois revisitées avec minutie les sources de l'événement immédiat, dépasse largement ce cadre chronologique restreint, ajoutant ainsi à la description de l’événement proprement dit la construction de sa mémoire au XIXème et XXème siècles. D’une telle mosaïque de sources ressort une histoire de longue durée qui se déploie dans les trois derniers chapitres du livre en termes d’histoire continue (1793-1815), de flux (1815-1852) et de reflux (de 1852 à nos jours). Mais encore plus novateur, nous semble-t-il, sur l’événement "assassinat de Marat", ce qu’il nous dit sur l’engagement d'une individue anonyme en révolution.

De ce parcours historique riche et complexe, situé bien au-delà de l'événement "mort de Marat", nous retiendrons donc, au fil des pages, un portrait tout à fait nouveau, original de l’engagement de Charlotte Corday, individue anonyme au départ, partie intégrante aujourd'hui du Panthéon des héroïnes. Cependant, au-delà de l'analyse du mécanisme immédiat de son heroïsation par la presse modérée que nous avions proposée avec Geneviève Dermenjian, dans l'ouvrage collectif sur Le Panthéon des femmes. Figures et représentations des héroïnes (co-dir. avec Geneviève Dermenjian et Martine Lapied, Paris, Publisud, 2004), sous le titre « Le crime ‘héroïque de Charlotte Corday » (p. 149-160), il s'agit ici « répondre à des incertitudes actuelles sur l’utilité de l’engagement politique, de la légitimité de la violence et du sacrifice individuel » (p. 16). L’accent est donc mis sur l'énoncé, « l’assassinat de Marat », expression attestée dans l’événement et dans la construction de sa mémoire, plutôt que sur l'énoncé, « la mort de Marat », argument de l’événement dans son immanence même. Faut-il considérer que ce second énoncé « prolonge la propagande montagnarde en dépolitisant l’événement », comme semble l’affirmer l’historien, et limite donc le point de vue sur l'événement ? L’argument « mort de Marat », nous l’avons montré, est source de réflexion pour un mouvement révolutionnaire recherchant son autonomie politique, au fil du trajet de cet énoncé, et de son contexte, jusqu’à la formulation de la mise à l’ordre du jour de la terreur au cours de l’été 1793. Il nous renvoie donc aux modalités de l'engagement révolutionnaire.

Le cas de Charlotte Corday relève plus d'un engagement individuel, avec, de façon corollaire, sa part de causalité sociale, et son intelligibilité propre, ce qui suscite une interrogation méthodologique spécifique. Ainsi la démarche de l’historien Guillaume Mazeau permet plus avant de démultiplier les effets de l’engagement politique, donc sa compréhension, à travers la figure de Charlotte Corday impliquée dans un événement où la propagande modérée, en particulier par le biais des journaux, trouve naturellement sa place. De l’engagement, et de l’attention sociale qu’il requiert presque naturellement, retenons de notre point de vue ce qui en ressort si l’on prend en compte les apports méthodologiques du sociologue (Bernard Conein) et des linguistes cognitivistes (Louis de Saussure et Steve Oswald).

Dans son ouvrage sur Les sens sociaux. Trois essais de sociologie cognitive (Paris, Economica, 2005). Bernard Conein développe un raisonnement sociologique relatif à la compréhension intuitive et commune à partir d’une expérience directe des relations sociales : il précise ce qu’il en est de la co-orientation d'un locuteur en tant qu’action conjointe basée sur la mutualité et la réciprocité. Ainsi se visibilise un continuum dans les activités cognitives, ce qui permet d’ouvrir l’investigation à la complexité des niveaux, des trajets qui nous mènent des propriétés proto-sociales où s’observent les formes immédiates de la vie sociale aux états intentionnels chargés de représentations. Continuum donc entre attention mutuelle, engagement conjoint et action commune où les processus pré-verbaux, de nature visuelle et attentionnelle, précèdent donc les processus verbaux. Cela rejoint la manière dont l’historien retrace l’attention de citoyens qui ont participé à l’événement face à Charlotte Corday par la description d'une multiplicité de formes d’engagement mutuel, avec les sans-culottes au premier plan. De même son choix de nous faire voir l’environnement spatial et émotionnel de l’assassinat en dit beaucoup sur l’attention portée à l’événement parmi ses destinataires.

C’est alors le point de vue des linguistes, en l’occurrence Louis de Saussure et Steve Oswald ("Argumentation et engagement du locuteur. Pour un point de vue subjectiviste". Nouveaux Cahiers de Linguistique Française , 2010 et "L'engagement comme notion cognitive associée au destinataire". L'analisi linguistica e letteraria XVI, 2008) qui permet de considérer l’engagement d’un point de vue cognitiviste en analysant tout ce qu’un locuteur donne à voir dans l’événement de manière publique à travers des croyances, des expériences et des actions produites. A ce titre, il est possible d’étudier ce que ce locuteur assume, ce sur quoi il s’engage. Le point central consiste à montrer, dans l’analyse des contenus propositionnels pris en compte, qu’identifier un engagement d’un locuteur revient à identifier ce qui compte comme engagement pour le destinataire, et du simple citoyen au dirigeant politique.

L’historien ne peut pas observer directement ce qui passe dans l’esprit du locuteur, présentement Charlotte Corday. Il se doit alors de questionner un matériau contextuel, pour une part langagier, qu’il reconstruit à partir des témoignages des destinataires observateurs de l’événement « assassinat de Marat ». Ainsi l’engagement de Charlotte Corday se précise à partir d’une analyse des conditions dans lesquelles cette femme, - appréhendée tout autant dans la réaction immédiate à son geste mortel que dans l’image mémorielle qui se construit autour d’elle -, peut être tenue pour responsable, donc engagée, par un ensemble de propositions produites par un énoncé, « l’assassinat de Marat » et ses effets. C’est là une femme singulière et son rôle actif qui est mis en valeur par une série de destinataires, des sans-culottes entourant la maison de Marat à ses juges. S’il convient de reconstituer donc le système de croyances de Charlotte Corday – et l’historien le fait à merveille dans le quatrième chapitre sur la foi religieuse et le sens de l’honneur qui anime Charlotte Corday – il est tout aussi important, si ce n’est plus, de décrire les faits sur lesquels elle s’engage, donc pour lesquels elle engage la vérité de son personnage bientôt héroïque. Un acte d’engagement où l’étude contextuelle fine de l’événement et de ses effets permet de préciser à propos de quoi Charlotte Corday prend une responsabilité historique, et ce sur quoi ses propos l’engagent, font écho à ses croyances, en amont de son héroïsation.

Confronté à un bonheur de sources et à des choix méthodologiques pertinents, le lecteur peut, dès les deux premiers chapitres de l'ouvrage de Guillaume Mazeau, revisiter l’événement. Une fois située la figure de Marat, nous circulons alors dans les espaces de l’attentat, du quartier à l’immeuble en passant par la rue. La mécanique politique de l’événement s’avère elle plus complexe, puisque l’été 1793 est sans doute à Paris le moment où la multiplicité des acteurs et des formes de la politique est la plus forte durant la Révolution française, ne serait-ce que dans la confrontation entre les sectionnaires modérés et radicaux, les citoyennes révolutionnaires très présentes pendant la pompe funèbre de Marat, les envoyés des départements pour la fédération du 10 août, les jacobins du Midi réfugiés à Paris à cause du fédéralisme, et les Jacobins bien sûr, sans parler de tous les dirigeants politiques qui occupent les postes de responsabilité dans les nombreuses institutions révolutionnaires du moment, de la Convention aux comités de surveillance.



C’est pourquoi la mécanique politique se rapproche ici prioritairement de Charlotte Corday : ce qui la qualifie en premier, ce sont les cris proférés à la suite de son geste criminel. Ainsi s’engage une politique des émotions, avec la conviction justifiée que « les émotions deviennent un mode privilégié de communication « (p. 76). L’historien la traite avec d’autant plus de bonheur qu’il entame très tôt, dans la description de l’événement, le recours aux sources iconographiques.Le tableau de Jean-Jacques Hauer sur la mort de Marat ouvre, en quelque sorte, l’événement à l'émotion publique : il est livré au public dès le 10 août 1793 alors que le célèbre tableau de David ne sera visible qu’à l’automne 1793. Mais c’est au commissaire de police qu’il revient d’identifier physiquement Charlotte Corday et au député de la Convention de la transporter à l’Abbaye sans dommage, ce qui revient à empêcher toute vengeance populaire immédiate, au nom d’un report du désir de vengeance dans une forme politique à venir.

Charlotte Corday affirme alors avoir agi seule et se trouve détentrice, après sa fouille, de deux papiers, un extrait d’acte de naissance qui l’identifie physiquement, et un pamphlet rédigé sous forme d’adresse qui l’identifie politiquement. Voilà donc, sur la base d’objets identifiés, les premiers faits sur lesquels elle s’engage, au-delà de l’assassinat lui-même, et qui enclenche une série d’énoncés relatifs à ce sur quoi elle engage la vérité de son personnage, dont le premier « c’est moi qui l’ai tué » court-circuite d’emblée la tentative des autorités de fabriquer la preuve d’un complot. Elle s’y tiendra, sous des formes diverses, jusqu’à son jugement et son exécution, le 17 juillet. La presse modérée, source décisive pour comprendre un tel engagement, amplifiera une telle intransigeance de Charlotte Corday, qui de coupable devient victime devant l’opinion, soit dit en passant une presse qui prend ainsi le risque de sa propre « exécution », nombre des journaux modérés étant interdits de diffusion dans les semaines qui suivent.

Cependant la propagation de l’annonce de l’assassinat, de Paris vers la province, et de manière très inégale d’une région à l’autre, l’engage tout autrement. Faut-il alors tant insister alors sur le caractère stéréotypé, voire le manque de spontanéité dans la réaction des sans-culottes et des jacobins de Province ? C’est là où le débat méthodologique sur la nature pragmatique de l’engagement rebondit.

Les réactions « populaires » et les attitudes des porte-parole du peuple parisien sont autant d’indices publics, tout aussi vrais que les indices laissés dans un tout autre sens par Charlotte Corday – voir l’adresse conservée sur elle –, de ce à propos de quoi sa responsabilité est engagée dans l’événement, par l’incarnation d’une figure contre-révolutionnaire dans une opinion publique majoritairement sous le choc. Dire, à ce propos qu’ « Hébert souffle le froid et le chaud » en bon démagogue, de sa place la Commune de Paris à sa tribune dans le Père Duchesne, oublie son intervention aux Jacobins quelques jours plus tard, le 21 juillet. Intervention qui montre un engagement total du côté de la figure de Marat mort, en contrepoids de l’engagement de Charlotte Corday dans l’événement et ses effets toujours plus prononcés. Alors que la presse modérée continue à mener une propagande d’héroïsation de l’attitude de Charlotte Corday sous la forme d’une fiction immédiate tout à fait remarquable, dans le même temps, comme le note bien l’historien, « la mort de Marat consacre l’avènement d’Hébert et des Hébertistes comme groupe d’influence central » (p. 139). Ainsi, évaluer ce qui est dit par un locuteur, donc la vérité engagée dans cet acte de langage, dans ce qu’il fait, suppose une contextualisation des énoncés cités aussi vaste que possible. A l’engagement de Charlotte Corday, que l’on peut reconstituer en associant ce qui est fait à une manière efficace de communiquer ce qu’elle dit (voir la série de ses propos), répond une nouvelle forme d’engagement jacobin qui va enclencher une dynamique de mots d’ordre - voir le discours d’Hébert du 21 juillet aux Jacobins, le plus long de sa carrière publié sur le présent site – propice, au fil des semaines, à la mise à l’ordre du jour de la terreur. Ce double engagement mérite une attention égale, une confrontation équitable par l’historien, au titre de son engagement moral propre de chercheur.

En jugeant Corday, en respectant les formes légales face au désir populaire de vengeance, les autorités ne contrarient pas sa postérité unique, d’autant que son procès est un échec médiatique, Ayant pris sa place dans la bataille de l’opinion dès son vivant, plus qu’elle ne l’a gagné, puisque les Jacobins vont mener une vaste contre-offensive, certes après sa mort, Charlotte Corday s’engage, par ses actes transgressifs, dans une seconde vie, sa légende historique proprement dite.



L’historien nous plonge alors, dans la seconde partie de son livre, en plein bain de l’histoire, pour reprendre le titre de son ouvrage. Partant d’une description précise des croyances de Charlotte Corday, dans le contexte d’un déclassement nobiliaire, il nous entraîne dans un long cheminement, de période en période, déclinant les diverses manières dont sa figure est à la fois réprouvée, héroïsée, médiatisée, tout en conservant une attention régulière et efficace aux apports de l’iconographie. Et de conclure sur le best de Charlotte Corday, c’est-à-dire sur le fait que cette héroïne fabriquée par l’histoire est de nos jours engagée dans une culture populaire qui se massifie, se mondialise et se commercialise.

N.B. Ce compte-rendu constitue une version augmentée d'une texte paru dans la revue Clio