Quoique l’anarchie la plus monstrueuse règne depuis longtemps en Pologne ; quoique vos lois soient elles-mêmes la première cause de vos malheurs, et que vous ayez au milieu de vos provinces les armées d’une puissance ennemie qui vous traite déjà en vaincus ; enfin, quoique vous ne puissiez guère compter sur les secours de vos alliés naturels, que la faiblesse de votre administration a refroidis, ou qui se trouvent peut-être dans des circonstances qui les forcent à négliger vos intérêts ; rien n’est encore désespéré, s’il est vrai, comme je n’en doute point après nos conversations, que vos grands seigneurs, commençant à sentir que leur fortune domestique ne subsistera pas si la république est détruite, s’abandonnent moins à leurs haines, et sont capables de se rapprocher. Tant que les Polonais ne se sont pas vus sur le penchant du précipice, tant qu’ils n’ont craint que leurs propres armes, et ont pu se flatter de ne point dépendre de leurs voisins ; je ne suis point surpris qu’ils se soient abandonnés à une imprudente sécurité mais aujourd’hui l’illusion est dissipée, ils sont instruits de leurs erreurs par leurs malheurs. Vous trouverez, monsieur le comte, les esprits plus disposés à vous entendre, et vous pouvez travailler avec succès à une réforme, puisque les personnes qui sont avec vous à la tête des confédérés (3) , aiment leur patrie en hommes éclairés, en voient les vices, et ne se bornant pas à conjurer la tempête dont vous êtes battus, portent leurs vues sur l’avenir, et veulent prendre des mesures pour donner des fondements solides à une liberté tranquille.

La première vérité, monsieur, dont vos bons citoyens doivent être pénétrés, c’est que la Pologne, avec le titre de république, ne sera en effet qu’une province de la Russie, si vous ne chassez pas ses armées de vos possessions. Craignez sa garantie (4) , craignez ses bienfaits, craignez surtout sa protection. Vous serez tôt ou tard esclaves, si vos voisins conservent la moindre influence dans vos affaires. En voulant décider de votre bonheur, en feignant de prendre des mesures pour l’assurer, soyez sûrs qu’on cherchera à vous tromper : quelque proposition avantageuse qu’on vous fasse, ne la regardez donc que comme un piège ; au lieu d’une paix véritable, vous n’auriez qu’une trêve frauduleuse. Après avoir reconnu votre indépendance, on chercherait encore à vous asservir, on profiterait de vos anciens préjugés pour faire naître parmi vous de nouvelles haines, de nouvelles intrigues, de nouvelles cabales et de nouvelles factions. J’aimerais mieux vous voir établir des lois grossières et une constitution imprudente, que si vous en receviez de plus sages de la part de vos voisins. Pour rendre la république véritablement et constamment heureuse, il faut avoir le courage de supporter les maux de la guerre, et de vous ensevelir sous vos ruines, plutôt que de consentir à n’avoir qu’une indépendance précaire, et soutenue par une protection étrangère.

Pourquoi la Pologne se prêterait-elle à un accommodement avec les Russes, puisque ayant fait une entreprise beaucoup au-dessus de leurs forces, et contre les règles que doit se prescrire une ambition prudente et éclairée, ils doivent s’épuiser de jour en jour, et ne sentir enfin que leur faiblesse ? Que la guerre dure encore trois ou quatre ans, je le souhaite pour vous, elle vous est nécessaire ; et la Russie épuisée sera dans l’impuissance de la continuer. Il est aisé de prévoir quel sera alors l’état de ses finances ; et des recrues nouvelles tiendront inutilement la place des troupes disciplinées qu’elle aura perdues (5) . C’est auprès des Turcs qu’il faut agir, et en les encourageant contre leurs premières disgrâces, les empêcher de consentir à une paix honteuse. Voilà, monsieur le comte, quels sont dans ces circonstances les véritables intérêts de votre patrie : votre salut dépend de la fermeté de la Porte à soutenir cette guerre. Si vos amis trompés vous proposent une paix suspecte, ayez du courage et de la patience, et vous parviendrez à la fin que vous vous proposez, pourvu que les Turcs ne vous abandonnent pas. Je le répète, ne vous fiez ni aux traités que vos ennemis vous présenteront avant que d’avoir senti leur faiblesse, ni aux garanties que vos alliés vous offriront. Une longue expérience a dû apprendre à toute l’Europe que ces actes dressés avec tant de formalités, n’amortissent point les passions. C’est un feu caché sous la cendre, craignez un nouvel incendie.

Mais quand la Pologne pourrait compter sur les traités et les garanties, ne serait-elle pas extrêmement imprudente, si se contentant d’avoir échappé aux maux dont elle est aujourd’hui accablée, elle ne s’occupait pas du soin d’être à l’avenir plus heureuse ? De mauvaises lois ont causé jusqu’à présent tous les troubles et les désordres qui ont donné à la Russie l’espérance de vous asservir ; et de bonnes lois peuvent seules, en vous mettant en état de connaître vos forces, vous faire respecter de vos voisins : un sage gouvernement, voilà votre seul rempart. Les confédérés sont persuadés de cette vérité, et ils espèrent que leur patrie, instruite par ses malheurs, se prêtera à une réforme. J’aime à le croire comme vous ; mais, permettez-moi de le dire, ces espérances s’évanouiront, si dans le moment où la paix sera conclue, on ne présente pas aux diétines et à la diète générale un système tout arrangé de gouvernement.

Pour peu qu’on réfléchisse sur la nature des habitudes et des préjugés qui forment le caractère des peuples ; pour peu qu’on songe à l’empire despotique que ce caractère national exerce sur les citoyens, on sera convaincu qu’une nation qui n’est pas inspirée, conduite, dirigée et animée par des hommes courageux et éclairés, est incapable d’apercevoir ses vices, d’y renoncer, et de corriger par des établissements salutaires les abus dont elle se plaint. A la mort de Charles XII, quel aurait été le sort de la Suède si quelques seigneurs n’avaient pas porté à la diète un plan tout formé de gouvernement ? Jamais on n’aurait rien pu faire de bien. En détestant le despotisme des deux derniers rois, on n’aurait su comment s’y prendre pour s’en débarrasser. On ne se serait point entendu, les citoyens auraient été divisés, parce qu’ils ne se seraient pas proposés les mêmes moyens pour arriver à leur but. Faute d’un point commun et propre à réunir les esprits, on se serait abandonné aux passions et aux erreurs avec lesquelles on était familiarisé. Peut-être que des intérêts opposés auraient fait naître des querelles et des haines pernicieuses, ou du moins les lois, peu d’accord entre elles, au lieu d’établir les principes d’un gouvernement régulier, n’auraient jeté dans une république informe que des sources d’anarchie et de despotisme (6) .

Si les confédérés veulent servir utilement leur patrie, substituer la liberté à la licence, et se couvrir d’une gloire immortelle, ils doivent dès aujourd’hui préparer les lois qu’il faudra présenter à leurs compatriotes dans le premier moment où il leur sera permis d’avoir une diète libre. Ne doit-on pas espérer que, profitant à la fois et du souvenir des maux passés et de la joie qui accompagne une prospérité nouvelle et longtemps attendue, ils persuaderont et entraîneront tous les esprits ? Leur condition actuelle, leur mérite, ce qu’ils auront souffert pour la patrie, tout sera également propre à faire naître une espèce d’enthousiasme favorable aux nouveautés. Quelque fondée que soit cette espérance, il faut cependant commencer dès aujourd’hui à vous préparer le succès que vous attendez. Ne perdez aucune occasion d’irriter vos citoyens contre les violences et les injustices de leurs ennemis ; que leur patience n’affaiblisse point leur courage. Plus vous jugerez que les Polonais sont prévenus en faveur de leur gouvernement et tiennent avec force à leurs préjugés et à leurs habitudes, plus il sera nécessaire de publier de temps en temps quelques écrits pour éclairer votre noblesse, et la préparer aux réformes que vous méditez. Après avoir attaqué avec adresse les erreurs auxquelles les Polonais sont le moins attachés, il faudrait prouver que tous les malheurs de la république tirent leur origine des vices de sa constitution (7) , et que vouloir la laisser subsister, c’est vouloir encore éprouver les mêmes désordres dont on se plaint : la même cause devant toujours produire les mêmes effets.

Quels que soient les changements qu’on proposera aux Polonais, quelque salutaires qu’ils puissent paraître, je vous prie, monsieur le comte, de faire attention qu’ils seront inutiles, si l’on ne suit pas une certaine méthode dans la réforme que vous projetez. L’important est de commencer par où il faut en effet commencer (8) .

C’est une attention que nos législateurs n’ont presque jamais eue, et c’est ce qui fait qu’avec les plus belles lois pour nous contraindre à faire le bien, nous persévérons constamment à faire le mal. Vous ne finirez point, si vous voulez proscrire en détail chaque abus, et personne ne lira votre code volumineux. Si par hasard on le lit, il excitera une révolte générale ; car il n’est pas possible de renoncer subitement à son caractère pour en prendre un nouveau. Si vous remontez au contraire à la source du mal, peu de lois vous suffiront ; et quand vous aurez établi une sage constitution, elle servira de base à tous les règlements salutaires que vos besoins demanderont successivement ; et on y obéira avec plaisir, parce qu’on en sentira la sagesse.

Pour vous faire mieux entendre ma pensée, je vais vous tracer en deux mots l’histoire du gouvernement et des malheurs de votre patrie. Un peuple courageux, fier, indocile, jaloux de sa liberté, et tel qu’on peint les anciens Barbares qui ont détruit l’empire romain, se lasse des désordres de l’anarchie, et se fait un roi ou un premier magistrat auquel il a l’imprudence d’accorder un pouvoir dont il était trop aisé d’abuser, et qui, ne pouvant par conséquent s’allier avec la liberté des sujets, doit exciter de toutes parts de nouvelles alarmes, de nouvelles craintes, de nouveaux soupçons et de nouveaux désordres. Le prince suspect à sa nation, ne tardera pas à être regardé comme un ennemi domestique. Les lois mal combinées, qui avaient irrité son ambition, sépareront de plus en plus ses intérêts de ceux de la république ; et dans cette dissension civile, le gouvernement sera sans autorité et les lois sans force.

Le roi qui distribuait à son gré les dignités et les domaines de la république, fut secondé dans ses entreprises par tous ceux que l’espérance de la faveur et des grâces avait corrompus ; et la Pologne n’échappa au pouvoir arbitraire, qu’en recourant plus souvent à l’usage des confédérations. Les voix furent achetées dans les diètes ; et pour empêcher que ces assemblées ne vendissent au roi la liberté de la nation, on établit enfin le liberum veto. C’est alors que chacun éprouvant qu’il n’était plus sous la protection des lois, tout devint intrigue, tout devint cabale, parti et faction. La Pologne incapable d’être heureuse au-dedans, et toujours faible, parce qu’elle ne pouvait réunir ses forces, fut sans considération au-dehors. L’Europe la compta pour rien ; ses alliés naturels, qui ne pouvaient en attendre aucun secours, la négligèrent, et ses voisins auraient exercé depuis longtemps sur elle l’empire que la Russie a usurpé depuis le commencement de ce siècle, s’ils avaient eu une ambition plus éclairée, ou que d’autres entreprises n’eussent fait une diversion favorable aux Polonais.

En dernière analyse, monsieur le comte, tous les maux dont votre république se plaint, viennent de l’anéantissement de la puissance législative (9) qui a été soumise aux caprices d’un nonce qui prononçait le veto. Dès lors il vous a été impossible de faire les nouvelles lois que demandaient de nouvelles circonstances et de nouveaux besoins ; et, permettez-moi cette expression qui n’est que trop vraie, vous êtes restés dans votre ancienne barbarie, tandis que vos voisins sortaient de la leur. Pour comble de maux, vous n’avez plus même obéi à vos anciennes lois ; car la ruine de la puissance législative devait entraîner la ruine de la puissance exécutrice. Comment vos magistrats, chargés de l’exécution des lois, n’auraient-ils pas abusé de leur crédit et de leur pouvoir pour ne consulter et ne servir que leurs passions, puisqu’il n’y avait plus une puissance supérieure qui éclairât leur conduite, et pût les réprimer ou les punir ? Tout Polonais fut donc opprimé ou oppresseur, suivant qu’il fut faible ou fort. Voulez-vous sortir de cet état déplorable, unir par un même intérêt les citoyens divisés, et vous faire respecter de vos voisins ? Commencez donc par établir une puissance législative, et donnez-lui une force à laquelle rien ne puisse résister.

Si les préjugés des Polonais sont tels qu’il soit impossible de commencer la réforme par cette opération ; ou si la politique de leurs voisins s’y oppose, parce qu’ils craignent que la république ne se corrige de ses erreurs, il est inutile, monsieur le comte, de songer au salut de votre patrie. On pourrait peut-être appliquer quelques palliatifs, mais ne comptez sur aucun remède efficace. Il y a enfin un terme aux abus d’une nation. Les Polonais, éternellement en proie aux mêmes désordres, se lasseront enfin de défendre une ombre de république qui est funeste à tous les citoyens, et qui ne produit que des despotes et des esclaves. Votre petite noblesse n’a rien à perdre par la révolution (10) qui la ferait passer sous l’obéissance d’une puissance étrangère ; peut-être pourrait-elle espérer d’y jouir d’un sort moins malheureux. Les grands doivent conserver la république qui fait leur grandeur ; mais en la déchirant par leurs divisions, et en n’obéissant à aucune loi, peuvent-ils se flatter de la voir longtemps subsister ?

NOTES

(1) "Nous ne pouvons supporter ni nos vices, ni les remèdes".

(2) La vertu républicaine (qui n’est pas la virtù machiavélienne), c’est l’attachement de tous au bien commun sans laquelle les lois et la république ne peuvent subsister. Mais cet attachement n’est pas simplement un impératif moral sans conséquence : la vertu est aussi une pratique quotidienne du rapport avec les autres citoyens en vue du bien public. La vertu politique est donc l’amour de l’égalité qui fonde ces rapports et des lois qui les encadrent. En tant qu’attachement au bien commun, la vertu n’est pas une donnée immuable, elle doit toujours affronter la corruption qui n’est autre que la situation dans laquelle l’intérêt particulier s’impose au détriment du bien commun. Les intérêts particuliers et leur expression individuelle et sociale, les passions, tendent toujours à s’imposer contre les obligations et les devoirs découlant de la réciprocité de la liberté et de l’égalité. Quand la vertu est oubliée, la corruption gagne la république et son fonctionnement. Mais appeler les individus à la vertu de manière incantatoire est inutile, car les passions doivent être subordonnées à la raison plutôt que sommées de se soumettre : il faut que la loi et les institutions incitent les citoyens et organisent les pouvoirs de sorte que chacun concilie son intérêt personnel et ses passions avec la justice et l’intérêt commun. La vertu républicaine ne nie pas l’individu et ses passions, mais cherche à les assujettir au service du bien public, à faire en sorte que les citoyens ne puissent négliger l’intérêt public sans mettre en péril leur intérêt particulier. La vertu n’est donc pas une affaire "privée", mais éminemment politique. Quand l’organisation des relations entre les citoyens ou entre eux et les magistrats aboutit à la domination de l’intérêt particulier sur l’intérêt général, on peut dire que les formes du gouvernement ou de la république sont vicieuses. Pas plus que la vertu, le "vice" n’est, chez Mably, une question "privée" et "individuelle", mais une question fondamentalement politique. Toute disposition qui ne vise pas au bien commun, mais à la domination de quelques-uns sur le corps collectif des citoyens est donc fondamentalement "vicieuse". Les "vices" du gouvernement de Pologne sont donc l’ensemble des dispositions qui ne visent qu’à la satisfaction des intérêts particuliers. Il ne peut exister de remède permanent à la corruption, car la source principale de celle-ci est l’inégalité des richesses qui permet aux puissants de se soumettre les plus pauvres. Pour contrer l’inégalité toujours renaissante, il faut limiter les écarts des conditions matérielles entre les citoyens par la loi, surveiller strictement les gouvernants et travailler sans cesse à l’éducation civique de tous.

(3) Les principaux dirigeants de la confédération de Bar sont Adam Krasinski, l’évêque de Kameniec et son frère Michel, Jozef Pulaski, le secrétaire de la confédération Ignacy Bohusz et le maréchal général Michel Jean Paç. Les figures les plus connues des grandes familles de magnats n’en font pas partie.

(4) La "garantie" était une pratique fondamentale de la diplomatie de l’Ancien Régime par laquelle une puissance dominante se portait garante du maintien en l’état des institutions d’une autre puissance contractante. La garantie des traités de Westphalie permet ainsi l’intervention de la France dans les affaires allemandes. Les garanties russe et prussienne de la "constitution" polonaise stipulées dans plusieurs traités donnaient à Catherine II et à Frédéric II le droit de s’immiscer dans toutes les affaires intérieures polonaises, et notamment pour s’opposer à toute modification des "libertés" polonaises comme le veto.

(5) Pour beaucoup de commentateurs des Lumières, la puissance russe est largement factice et surtout due à l’action tyrannique de Pierre le Grand. L’idée que la Russie est un colosse aux pieds d’argile est donc très répandue dans les textes sur la Pologne, du moins dans le camp des philosophes opposés aux despotes éclairés. Les critiques mettent en général en avant ses ressources financières limitées et l’inexpérience de ses soldats comparés à ceux de ses voisins. Sur l’image de la Russie au XVIIIe siècle, voir le classique A. B. Lortholary, Les philosophes du XVIIIe siècle et la Russie : le mirage russe en France au XVIIIe siècle, Paris, Boivin, 1948.

(6) La Suède est pour Mably une référence incontournable. Elle lui offre un exemple moderne de gouvernement "républicain" ayant remplacé un pouvoir royal absolu. A la mort de Charles XII en 1718, la Suède est ruinée par les guerres. La diète suédoise (le Riksdag) prend alors le contrôle de la monarchie et impose une constitution quasi-républicaine en 1719, renforcée en 1723 après l’échec des tentatives absolutistes de Frédéric de Hesse, mari de Ulrique-Léonore, sœur et héritière de Charles XII. La constitution de 1719 comportait quarante articles. Le pouvoir législatif était exercé par la diète, réunie tous les trois ans. Aucun impôt ne pouvait être levé sans son accord, la guerre ne pouvait être déclarée que par elle et même la diplomatie royale était soumise à la ratification du législatif. Dans l’intervalle des sessions de la diète, elle nommait un comité secret de cinquante nobles, vingt-cinq clercs et vingt-cinq bourgeois qui exerçaient le pouvoir réglementaire et exécutif et pouvaient même prendre des décisions de justice. La commission secrète nommait en son sein une députation secrète chargée de la diplomatie. Le Conseil d’État (et non du roi) était responsable devant la diète. La constitution suédoise était admirée par une partie des Lumières, et même Voltaire dans l’Essai sur les mœurs en fait l’éloge. Il est vrai qu’il change d’avis ensuite. De 1719 à 1772, la période du parlementarisme suédois qui voit se constituer et s’opposer les deux partis des Bonnets et des Chapeaux a été qualifiée "d’ère de la liberté". Elle prend fin avec le coup d’État de Gustave III, soutenu par la France, en août 1772, au moment même où la Pologne subit la première partition. Mably ne semble pas en percevoir les prémices en 1770-1771. Sur la Suède de "l’ère de la Liberté", voir M. Roberts, The Age of Liberty. Sweden 1719-1772, Cambridge, Cambridge University press, 1986.

(7) Le terme de "constitution" ne possède pas au XVIIIe siècle le sens actuel de document écrit et définissant la nature et les relations entre les pouvoirs et les citoyens. La constitution d’un État c’est, sous l’Ancien Régime, son état, sa situation, ses lois fondamentales non-écrites, ses coutumes et l’ensemble des lois politiques. Sur le constitutionnalisme de Mably, voir P. Friedemann, "Culture politique et État constitutionnel chez Mably" dans F. Gauthier et F. Mazzanti Pepe (dir.), La politique comme science morale, colloque Mably à Vizille, juin 1991, tome 1, Palomar, Bari, 1995, p. 77-105.

(8) Mably a souvent été taxé "d’utopisme" ou d’être un "homme à chimères" comme on disait au XVIIIe siècle. Tout au long du texte, il ne cesse au contraire d’insister sur la nécessité d’adopter une méthode suivie, adaptée aux conditions particulières de la Pologne et extrêmement prudente de réforme. Sur la méthode de Mably, voir J. Casali de Babot, G. Salvatierra, "Mably, utopie ou réalisme dans la pensée pré-révolutionnaire" dans F. Gauthier et F. Mazzanti Pepe (dir.), La politique comme science morale, op. cit., p. 85-100.

(9) Il faut distinguer la puissance législative ou le pouvoir législatif d’avec le Corps législatif qui en est investi. Ici, Mably ne fustige pas l’anéantissement de la diète par le veto, mais celui du pouvoir législatif lui-même.

(10) Au XVIIIe siècle, le terme de "révolution" n’a pas le sens actuel "d’ensemble des événements historiques qui ont lieu dans une communauté importante (nationale, en général) lorsqu’une partie du groupe en insurrection réussit à prendre le pouvoir et que des changements profonds (politiques économiques et sociaux) se produisent dans la société" (Petit Robert). Pour les hommes des XVIIe et XVIIIe siècles, le mot évoque avant tout le mouvement physique des astres et par métaphore toute transformation cyclique, le terme n’est donc pas chargé d’une connotation de rupture fondamentale. Les deux Révolutions d’Angleterre du XVIIe siècle marquent un changement. Pour les contemporains, elles forment un cycle de transformations politiques et morales auquel ils donnent le nom de Révolutions (au pluriel donc). C’est sous cette forme qu’on le retrouve dans la littérature des Lumières où l’on parle par exemple des Révolutions de Rome pour décrire le passage de la république à l’empire. A partir du milieu du XVIIIe siècle, le terme est appliqué au mouvement intellectuel et scientifique. La révolution devient celle des progrès de l’esprit humain. Le terme perd même chez certains penseurs la connotation légèrement négative qu’il possédait jusque-là. Mably par exemple évoque dans Les droits et les devoirs du citoyen de 1757 la révolution nécessaire et bénéfique qui doit, selon lui, abattre la monarchie absolue. Rousseau parle d’une révolution qui s’annonce en Europe (mais la considère plutôt avec crainte qu’avec impatience). Dans le débat sur la Pologne, le terme de "révolution" est utilisé pour décrire les transformations, subies ou désirées, des institutions ou de la position extérieure de la République. Sur ce terme, voir A. Rey, Révolution. Histoire d’un mot, Paris, Gallimard, 1989.

Table des matières de l'ouvrage

Introduction Marc Belissa

Du gouvernement et des lois de la Pologne. A M. Le comte Wielhorski

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I De la situation actuelle de la Pologne. Ses intérêts, ses besoins. De la méthode avec laquelle les confédérés de Bar doivent procéder à la réforme des lois. De l’établissement d’une puissance législative.

Chapitre II Des moyens nécessaires pour établir une puissance législative en Pologne

Chapitre III De la discipline et de l’ordre des diétines, relativement à la puissance législative

Chapitre IV De la puissance exécutrice relativement au pouvoir législatif

Chapitre V De la puissance exécutrice considérée dans la personne du roi

Chapitre VI Réflexions relatives aux lois qu’on a proposées au sujet de la royauté

Chapitre VII Comment la réforme du gouvernement polonais doit être vue par les cours de l’Europe

Chapitre VIII De la puissance exécutrice, relativement au sénat et aux ministres ou grands officiers de la couronne

Chapitre IX Réflexions relatives aux lois qu’on a proposées sur la formation du sénat ou de la puissance exécutrice

Chapitre X Que les réformateurs doivent d’abord se borner à établir les lois constitutives ou fondamentales de la république

Chapitre XI Du département du grand-chancelier, ou du conseil de justice

Chapitre XII Du département du grand-maréchal, ou du conseil de police

Chapitre XIII Du département du grand-général, ou du conseil de guerre

Chapitre XIV Du département du grand-trésorier, ou du conseil de finances

SECONDE PARTIE

Chapitre I Objet de cette seconde partie. Objections proposées contre le mémoire précédent, et auxquelles il est inutile de répondre

Chapitre II En quoi et comment les lois polonaises sont vicieuses

Chapitre III De la manière de présenter les lois en réformant une république

Chapitre IV Du liberum veto et des confédérations

Chapitre V De l’hérédité de la couronne.

Chapitre VI Des négociations que les confédérés doivent entamer dans les cours étrangères. Avantages qui en résulteront pour les confédérés

De la situation politique de la Pologne en 1776

Le Banquet des Politiques

Marc Belissa, "Mably, le républicanisme, la Pologne", Révolution Française.net, Annonces