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  <title>Révolution Française</title>
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  <title>La pensée des Lumières : le travail naturel de l’esprit.</title>
  <link rel="alternate" type="text/html" href="http://revolution-francaise.net/2008/07/03/241-pensee-lumieres-travail-esprit" />
  <issued>2008-07-03T16:16:53+02:00</issued>
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  <author><name>Jacques Guilhaumou</name></author>
  <dc:subject>Recensions</dc:subject>
  <summary>Revue critique


Par Jacques Guilhaumou, UMR « Triangle », Université de Lyon, ENS-LSH.


Au cours des vingt dernières années, l’approche de la pensée des Lumières s’est singulièrement complexifiée à la suite d’une série de publications, soit généralistes sous la forme de Dictionnaires, soit particulières sous la forme de monographies. Nous avons lu et rendu compte d’une partie, certes limitée, de cette vaste production éditoriale, mais presque toujours dans une perspective propre. Ainsi, au-delà d’un abord non systématique de la pensée des lumières tout en appréciant la cohérence de l’entreprise encyclopédique elle-même, il s’agissait pour nous et il s’agit toujours de mesurer l'ampleur d’une « économie du discours » (Francine Markovits) en matière d’échange, de communication, de langage, mise en place au sein de l'atelier des Lumières, mais dont l'impact est particulièrement important  lorsque se précise ce qu'il en est du travail de l’esprit politique au cours du premier moment de la Révolution française, les années 1770-1780, avec son point d'aboutissement en 1789 (1).</summary>
  <content type="text/html" mode="escaped">&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Revue critique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Par Jacques Guilhaumou, UMR «&amp;nbsp;Triangle&amp;nbsp;», Université de Lyon, ENS-LSH.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Au cours des vingt dernières années, l&amp;#8217;approche de la pensée des Lumières s&amp;#8217;est singulièrement complexifiée à la suite d&amp;#8217;une série de publications, soit généralistes sous la forme de Dictionnaires, soit particulières sous la forme de monographies. Nous avons lu et rendu compte d&amp;#8217;une partie, certes limitée, de cette vaste production éditoriale, mais presque toujours dans une perspective propre. Ainsi, au-delà d&amp;#8217;un abord non systématique de la pensée des lumières tout en appréciant la cohérence de l&amp;#8217;entreprise encyclopédique elle-même, il s&amp;#8217;agissait pour nous et il s&amp;#8217;agit toujours de mesurer l'ampleur d&amp;#8217;une «&amp;nbsp;économie du discours&amp;nbsp;» (Francine Markovits) en matière d&amp;#8217;échange, de communication, de langage, mise en place au sein de l'atelier des Lumières, mais dont l'impact est particulièrement important  lorsque se précise ce qu'il en est du travail de l&amp;#8217;esprit politique au cours du premier moment de la Révolution française, les années 1770-1780, avec son point d'aboutissement en 1789 (1).&lt;/p&gt; &lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;N.B.  La présente revue critique est complémentaire des précédentes Revues critiques sur &lt;a href=&quot;http://revolution-francaise.net/2007/08/01/143-reflexivite-histoire-18eme-siecle&quot;&gt;«&amp;nbsp;L'intentionnalité historique au 18ème siècle. De la conceptualisation de l&amp;#8217;histoire aux usages des savoirs de l&amp;#8217;histoire&amp;nbsp;»&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://revolution-francaise.net/2005/12/25/12-philosophie-allemande-et-revolution-francaise&quot;&gt;«&amp;nbsp;Philosophie allemande et Révolution française&amp;nbsp;»&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/blockquote&gt;



&lt;p&gt;Une économie discursive donc qui relève autant d&amp;#8217;une dimension expressive, avec l&amp;#8217;accent rousseauiste mis sur la force des signes et son lien à la créativité institutionnelle, que d&amp;#8217;une dimension analytique, étroitement associée au langage d&amp;#8217;action, avec l&amp;#8217;&amp;#339;uvre de Condillac et son impact majeur en matière de philosophie du langage, de théorie de la connaissance, voire de métaphysique expérimentale.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une économie du discours qui ouvre à l&amp;#8217;esprit une perspective matérialiste, avec les Lumières tardives, sur «&amp;nbsp;la science nouvelle&amp;nbsp;» de l&amp;#8217;économie politique et la science politique proprement dite à partir de la construction, dans l&amp;#8217;observation sociale, d&amp;#8217;un socle sociologique d&amp;#8217;utilité sociale qualifié de «&amp;nbsp;science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;», voire par le néologisme de sociologie (Sieyès). Une économie du discours aux effets pratiques déjà perceptibles dans les années 1770, par exemple autour de la &quot;Guerre des farines&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une économie du discours d&amp;#8217;inflexion leibnizienne enfin qui désigne un nouvel univers du pensable et du possible, actualisé par  le travail de l&amp;#8217;esprit politique et la production de synthèses républicaines propres à la Révolution française dès leurs mises en place au cours des années 1780.&lt;/p&gt;




&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&amp;#8217;approche dictionnairique contemporaine&amp;nbsp;: au-delà du système&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A propos de&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;em&gt;Dictionnaire européen des Lumières&lt;/em&gt;, sous la direction de Michel Delon, Paris, PUF, 1997, 1128 pages, index des noms propres, index thématique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;em&gt;Encylopedia of the Enlightenment&lt;/em&gt;, Alan Charles Kors, Editor in Chief, 4 volumes, Oxford; Oxford University Press, 2003, 430 + 449 + 497 +471 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il revenait à Michel Delon de nous faire bénéficier de son intense activité au sein de la communauté des dixhuitiémistes en nous proposant un &lt;em&gt;Dictionnaire européen des Lumières&lt;/em&gt; de 1128 pages à double colonne. Le travail critique ainsi mis en oeuvre sur les Lumières au fil d'une grande diversité de problématiques signe le refus de toute appréhension de la pensée des Lumières comme système. Il s'agit donc d'un &lt;em&gt;Dictionnaire notionnel&lt;/em&gt; composé d'une toile d'articles couvrant à la fois divers pays et aires culturelles, les disciplines scientifiques, les activités artistiques, les genres littéraires, les catégories philosophiques et esthétiques, sans négliger l'étude des institutions et des catégories anthropologiques. La plupart des rédacteurs sont de langue française, hormis une forte contribution des chercheurs allemands particulièrement bienvenue, nous le verrons, dans une telle entreprise critique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi, le premier abord  de ce Dictionnaire à partir de la représentation des &lt;em&gt;Lumières&lt;/em&gt; (Michel Delon) ne nous renvoie pas à un système, mais à une autoreprésentation métaphorique susceptible de diversité par le fait même de la multiplicité des infléchissements et des interprétations. D'ailleurs le goût des Lumières pour &lt;em&gt;l'éclectisme&lt;/em&gt; (Barbara de Negroni) nous rappelle à quel point l'emprunt constant à divers systèmes de &quot;catégories hétérogènes mais compatibles pour décrire des phénomènes hétérogènes , mais coexistants&quot; (Lia Formigari) caractérise la capacité des Lumières à procéder à la fois d'une science des principes et d'une science pratique. Enfin le champ d'extension à l'ensemble de l'Europe du débat suscité par les Lumières est particulièrement perceptible dans l'examen du courant des &lt;em&gt;Anti-Lumières&lt;/em&gt; (Jacques Domenech), même si les Encyclopédistes n'ont pas trouvé là des adversaires à leur mesure.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cependant il ne nous était guère possible de rendre compte présentement de l'apport de ce &lt;em&gt;Dictionnaire&lt;/em&gt; à travers la diversité des problématiques exposées. C'est pourquoi nous avons choisi un fil directeur, certes partiel mais susceptible de mettre en évidence l'ampleur d'une catégorie majeure des Lumières, &lt;em&gt;l'échange.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Si nous avons privilégié ce thème, c&amp;#8217;est que nous avons été très marqué, au cours de nos premières lectures sur la pensée des Lumières, par l&amp;#8217;ouvrage de Francine Markovits &lt;em&gt;L&amp;#8217;ordre des échanges. Philosophie de l&amp;#8217;économie et économie du discours au XVIIIème siècle en France&lt;/em&gt;. Cette ouvrage, dont nous allons rendre compte par la suite, met en effet l&amp;#8217;accent, à côté de la vision nominaliste de la sémiotique des Lumières sur laquelle nous reviendrons également, sur une manière autre d&amp;#8217;aborder la question du langage, c&amp;#8217;est-à-dire à travers des formes d&amp;#8217;expressivité où prédomine le discours comme effet, et de ce fait la figure de Rousseau.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans le présent dictionnaire, de l'échange et de ses usages au 18ème siècle, Francine Markovits retient d&amp;#8217;abord le vaste champ de l'équivalent. Ici l'échange nous renvoie plus à l'équivalence des rôles, des emplois, des services qu'au simple constat de la nécessaire évaluation des biens échangés. Il est donc possible de parler d'une épistémologie de l'échange dont nous allons énumérer diverses expérimentations.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une telle problématique de l'échange peut d'abord se mesurer à partir de jeux d'échelles&amp;nbsp;: au niveau de la &lt;em&gt;ville&lt;/em&gt; (Vincent Milliot), avec la polarisation accrue des réseaux urbains et la différenciation fonctionnelle des villes, et bien sûr au niveau de l&lt;em&gt;'État&lt;/em&gt; (Robert Descimon), constitué au terme d'une «&amp;nbsp;lente imposition de la majuscule&amp;nbsp;». La division du travail est une autre facette de l'échange. Elle s'impose, par exemple, avec une &lt;em&gt;censure&lt;/em&gt; (Barbara de Negroni) résultante d'un vaste écheveau de décisions institutionnelles dont le monarque ne détient pas le monopole. Mais la valeur interprétative de cette catégorie s'impose avant tout avec la constitution de &lt;em&gt;l'Économie politique&lt;/em&gt;  (Catherine Larrère) comme science dans les années 1760. A l'intérieur d'échanges intereuropéens, sous  la forme du &lt;em&gt;voyage&lt;/em&gt; (Marie-Noëlle Bourguet), de la rencontre au sein de la &lt;em&gt;République des lettres&lt;/em&gt; (Didier Masseau), de la &lt;em&gt;traduction&lt;/em&gt; (Jürgen von Stackelberg), etc., se précise, sous l'égide des Physiocrates, l'importance des échanges vers la production. Ainsi s'instaure un lien entre le projet épistémologique à base empirique, propre aux Lumières, et le projet d'économie politique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Un tel passage d'un ordre à l'autre constitue, à vrai dire, la caractérisation majeure de l'épistémologie de l'échange. La doctrine sensualiste, - le mot &lt;em&gt;sensualisme&lt;/em&gt; date de 1802 précise Sylvain Auroux -, dominante dans la philosophie des Lumières, nous renvoie à l'équivalence entre opération cognitive et opération sensitive, au caractère coextensif de l'ordre des sensations et de l'ordre des connaissances. Quant au &lt;em&gt;Matérialisme&lt;/em&gt; (Heinz Thoma), révoquant l'ordre divin, il pose la question, à travers une «&amp;nbsp;science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;», de l'articulation entre l'ordre pratique et l'ordre naturel. Nous y reviendrons. En fin de compte, la problématique de l'échange particularise une intertextualité des Lumières basée sur un modèle sensualiste de la communication. La médiation perpétuelle de la &lt;em&gt;sensibilité&lt;/em&gt; (Gerhard Sauder) permet alors de mesurer l'échange en termes d'émotion, de force expressive, d&lt;em&gt;'énergie&lt;/em&gt; (Michel Delon). Nous débouchons ainsi sur une notion plus dynamique qu'analytique, bousculant les grilles normatives, les hiérarchies préétablies et permettant donc de penser les passages, en particulier des Lumières au Romantisme. La dynamisation progressive de la &lt;em&gt;mélancolie&lt;/em&gt; (Anne Amend), lieu de passage entre la sensibilité physique et la sensibilité morale,  s'inscrit dans ce même univers émotionnel et processuel.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La problématique de la représentation du &lt;em&gt;corps&lt;/em&gt; (Antoine de Baecque), attenante à celle de l'échange, s'avère tout aussi propre à établir des passerelles entre de multiples registres. L'étude des diverses représentations du corps tout au long du siècle nous introduit en effet dans un espace de croisement des vocabulaires, nous immerge dans des registres métaphoriques susceptibles de fictionnaliser l'humain dans son ensemble. C'est donc un des lieux privilégiés de la narration de la société des Lumières sur elle-même. A mi-chemin des Lumières et du Romantisme, une telle corporéité de la société caractérise également une société révolutionnaire française élargie au dernier tiers du 18ème siècle sur la base d'une attention privilégiée au «&amp;nbsp;discours de la Révolution française sur elle-même&amp;nbsp;» (Mona Ozouf) mis en place dès le moment où l&amp;#8217;opinion publique prend conscience d&amp;#8217;elle-même.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L'expérimentation des Lumières ne s'en tient donc pas à l'éphémère, par exemple avec l'échange de livres sous le manteau, si caractéristique de l&lt;em&gt;'érotisme&lt;/em&gt; (Jean-Christophe Abramovici). Elle ne se confine pas plus dans un bureau, un &lt;em&gt;salon&lt;/em&gt; (Jean-Noël Pascal), et même un &lt;em&gt;boudoir&lt;/em&gt; (Michel Delon), lieu ultime où s'éprouve &quot;la détermination de l'être humain par les objets qui l'environnent et agissent sur ses sens&quot;. Avec la &lt;em&gt;Monadologie&lt;/em&gt; (Joachim Christian Horn) de Leibniz, elle pose le problème de l'identité structurelle entre la pensée et la vie, elle explicite  le fait que &quot;le processus des Lumières nécessite d'abord une mise en lumière de ce qu'il est en lui-même&quot;. Ainsi de l'Idea latine au Begriff allemand, elle invente la dynamique créatrice de l&lt;em&gt;'Idée &lt;/em&gt; (Ulrich Ricken) dans la continuité de l'ordre métaphysique à l'ordre pratique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Certes le concept de &lt;em&gt;Révolution&lt;/em&gt; (Rolf Reichardt), inventé en 1789, hérite de toute une évolution sémantique, mais il actualise plus fondamentalement une modernité des Lumières qui puise en elle-même sa norme et sa conscience de soi. Ainsi une  tradition  des &lt;em&gt;Lumières&lt;/em&gt; (Siegfried Wiedenhofer) se constitue au fur et à mesure que la réflexion historique et critique des Lumières sur elle-même gagne en importance au cours de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Elle peut alors s'inscrire durablement, au-delà de tout raisonnement en termes d'influence, d'emprunt et de filiation, dans la modernité de la critique du temps présent déployée de Kant à Foucault, donc jusqu'à nos jours.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plus récemment, l&amp;#8217;approche dictionnairique des chercheurs contemporains a atteint son apogée avec l&amp;#8217;entreprise de l&amp;#8217; &lt;em&gt;Encylopedia of the Enlightenment&lt;/em&gt; sous la direction de Alan Charles Kors et d&amp;#8217;ampleur inégalée, avec l&amp;#8217;aide d&amp;#8217;environ 500 auteurs pour près de 700 entrées. Cette somme considérable de travaux est immédiatement perceptible à la lecture de l&amp;#8217;index qui s&amp;#8217;étend sur 176 pages dans le quatrième volume&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La préface de l&amp;#8217;éditeur en chef précise, sur la base d&amp;#8217;un recensement topique des entrées présenté pages 273-279 du quatrième volume, les objectifs et le contenu de cette &lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt;. Il s&amp;#8217;agit de rendre compte des tendances les plus diverses et des principales étapes du développement de la culture européenne entre les années 1670 et le début du XIXème siècle, inclus l&amp;#8217;apport de l&amp;#8217;expérience américaine. Plusieurs centaines de biographies couvrent sans surprise la géographie des Lumières. Cependant, il est aussi longuement question des mondes du livre, de l&amp;#8217;édition, de l&amp;#8217;éducation, des salons, des clubs etc. qui structurent cet espace. La pensée des Lumières est également fortement représentée  tant en matière de  religion naturelle et de  philosophie politique que dans les domaines plus usuels de la philosophie classique, de la religion révélée, de l&amp;#8217;esthétique, de l&amp;#8217;économie et de la science, avec une incursion limitée sur les questions linguistiques.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Du vaste mouvement de naturalisation et de sécularisation de la vision du monde, qui caractérise les Lumières, il ressort un contrôle renforcé de l&amp;#8217;homme sur la société, et l&amp;#8217;avènement d&amp;#8217;un esprit de réforme. Il convenait donc de cerner aussi le lien entre le mouvement des Lumières et les Révolutions organiques, en France en premier lieu, et le Nouveau Monde inclus. Mais ce lien, qui fait problème pour une part de l&amp;#8217;historiographie, est présenté soit à partir d&amp;#8217;une vue d&amp;#8217;ensemble, soit à travers les débats qu&amp;#8217;il suscite, grâce au précieux apport d&amp;#8217;historiens tels que Lynn Hunt, Jack Censer, James Leigh pour le cas de la Révolution française.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les principaux courants de pensée de la période des Lumières sont également mis en valeur, ce qui permet de mieux comprendre les enjeux des interprétations actuelles, présentées à travers des auteurs contemporains aussi prestigieux que Foucault, Habermas, Gay et Koselleck. Une attention toute particulière est prêtée au républicanisme (p. 422-436 du troisième tome) tant en Angleterre, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et en Amérique Latine qu&amp;#8217;en France, avec une un approche plurielle du républicanisme civique, si spécifique de l&amp;#8217;historiographie anglophone.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les bibliographies en fin d&amp;#8217;article, parfois commentées avec bonheur, nous semblent très complètes en langue anglaise, elles le sont moins, de manière dégressive, en langue allemande, italienne et française. Les auteurs ont respecté le choix de l&amp;#8217;éditeur en matière de présentation: un style simple, un langage clair, une part informative dominante, un vocabulaire technique réduit, un respect de la diversité des interprétations. Il en ressort un ouvrage d&amp;#8217;accès  aisé pour un vaste public, en particulier pour les lecteurs soucieux d&amp;#8217;une  première appréhension du mouvement des Lumières dans toute sa diversité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour sa part, le chercheur dixhuitiémiste y trouvera surtout des informations biographiques, des précisions bibliographiques  et des vues d&amp;#8217;ensemble sur ce qu&amp;#8217;il connaît le moins bien de son vaste champ de recherche. Cependant, hormis la présentation, déjà mentionnée, des grands courants (en particulier le post-modernisme) et des grandes figures de l&amp;#8217;interprétation contemporaine des Lumières, il peut regretter parfois l&amp;#8217;absence de mention des interrogations les plus avancés, et des débats qu&amp;#8217;elles suscitent, sur tel ou tel sujet. Certes il nous manque une prise de distance vis-à-vis de ces interrogations actuelles, dont on ne sait pas vraiment si elles sont l&amp;#8217;effet de la médiatisation du débat intellectuel ou le fait d&amp;#8217;un changement de paradigme interprétatif. Mais «&amp;nbsp;le retard de lecture&amp;nbsp;», en particulier dans l&amp;#8217;échange nécessaire entre les travaux anglophones et les études françaises, est parfois sensible, au point de limiter les apports de la synthèse proposée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A vrai dire, rien de systématique ne peut être affirmé en la matière. Si nous considérons, par exemple, les entrées rédigées par Daniel Gordon (&lt;em&gt;Ernst Cassirer, Citizenship, Peter Gay, André Morellet, Post-structuralisme et Post-modernisme, Sociability&lt;/em&gt;), nous sommes frappé par la grande originalité de sa  réflexion, en particulier sur la manière dont se déploie le concept de &lt;em&gt;sociabilité&lt;/em&gt; (tome 4, pages 96-104) dans la pensée et la pratique des Lumières, et du rôle que tend à jouer de plus en plus ce concept dans les débats post-modernes. Une entreprise éditoriale d&amp;#8217;une telle ampleur constitue donc un outil de travail remarquable et incontournable pour la communauté des dixhuitiémistes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Voilà donc, à travers ses deux dictionnaires, une entrée royale dans l&amp;#8217;entreprise encyclopédique des hommes du dixhuitième siècle eux-mêmes, et en tout premier lieu au sein de L&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;




&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&amp;#8217;atelier encyclopédique&amp;nbsp;: l&amp;#8217;élaboration du système des connaissances humaines&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A propos de&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Martine Groult (dir.), &lt;em&gt;L&amp;#8217;Encyclopédie ou la création des disciplines&lt;/em&gt;, Paris&amp;nbsp;: Les Editions du CNRS, 2003, 344 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Claire Fauvergue, &lt;em&gt;Diderot, lecteur et interprète de Leibniz&lt;/em&gt;, Paris, Champion, 2006, 278 pages.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dès les premières pages de  l&amp;#8217;ouvrage sur &lt;em&gt;L&amp;#8217;Encyclopédie ou la création des disciplines&lt;/em&gt;, Martine Groult, qui en assure la direction, propose la reproduction du &lt;em&gt;Système figuré des connaissances humaines&lt;/em&gt; édité d&amp;#8217;abord dans le Prospectus de Diderot en 1750, puis repris, avec des modifications dans le tome 1 de L&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt; en 1751, nous oriente d&amp;#8217;emblée vers la structure disciplinaire diversifiée, propre aux Lumières, dans laquelle cet ouvrage collectif nous fait évoluer. De la figure à la définition, le mot discipline prend, sous la plume de Diderot, l&amp;#8217;allure suivante&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;(un) point de réunion auquel on a rapporté les observations qu&amp;#8217;on avait faites, pour en former un système de règles et d&amp;#8217;instruments, et de règles tendant à un même but&amp;#8230;voilà ce que c&amp;#8217;est que discipline en général&amp;nbsp;» (&lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt;, t.1, p. 713b).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi il convient, comme le souligne Martine Groult dans sa préface, que «&amp;nbsp;chaque discipline soit représentée par les éléments qui la constituent et soit définie par le procédé de la liaison de ces éléments entre eux&amp;nbsp;» (p. 2). Il s&amp;#8217;agit alors, au plus loin de toute spécialisation disciplinaire, de privilégier l&amp;#8217;excellence de l&amp;#8217;analyse. L&amp;#8217;expérience de la pluralité des objets est d&amp;#8217;abord introduite, par induction, au c&amp;#339;ur même d&amp;#8217;une métaphysique non-substantialiste, c&amp;#8217;est-à-dire située au plus près de l&amp;#8217;entendement humain&amp;nbsp;: elle est ainsi restreinte aux opérations de l&amp;#8217;esprit humain, selon une description de la chaîne naturelle des événements qui procède de principes communs aux disciplines du savoir. Le souci méthodologique propre à l&amp;#8217;ordre encyclopédique - créer artificiellement des descriptions disciplinaires - procède ainsi tout à la fois d&amp;#8217;un ordre métaphysique, qui rend compte des opérations logico-naturelles de l&amp;#8217;entendement, et d&amp;#8217;un ordre généalogique, qui nous fait connaître l&amp;#8217;histoire des découvertes du savoir. Cette démarche foncièrement analytique peut alors aboutir à un ordre anthropologique, voire à un ordre historique distincts. En conséquence, «&amp;nbsp;Il y a l&amp;#8217;affirmation selon laquelle la classification introduit une méthode qui place les matières selon un ordre dont l&amp;#8217;homme produit la démonstration du sens&amp;nbsp;» (préface, p.3). L&amp;#8217;ordre est désormais premier sur la matière&amp;nbsp;: il s&amp;#8217;inscrit dans la continuité du naturel à l&amp;#8217;artificiel, il positionne l&amp;#8217;homme et ses principes dans un centre commun d&amp;#8217;où part tout point de vue sur la connaissance humaine.&lt;/p&gt;

&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;Dans cette voie, la première partie de l&amp;#8217;ouvrage approfondit la question des sciences et de leur classification. Il s&amp;#8217;agit tout d&amp;#8217;abord de resituer l&amp;#8217;Encyclopédie dans la lignée des multiples tentatives de classement à vocation encyclopédique, en appui sur la méthode des savants libraires et bibliographes. D&amp;#8217;entrée de jeu, Henri Durel rappelle la référence appuyée à Bacon et à son ouvrage majeur, &lt;em&gt;De la dignité et de l&amp;#8217;accroissement des connaissances humaines&lt;/em&gt; (1623), lorsqu&amp;#8217;il est question de l&amp;#8217;arbre encyclopédique dans l&amp;#8217; &lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt;. Mais il met plus spécifiquement en valeur l&amp;#8217;importance accordée par le chancelier Bacon à son approche critique d&amp;#8217;une encyclopédie française, les &lt;em&gt;Tableaux accomplis des Arts et des Sciences&lt;/em&gt; de Christophe de Savigny (1587). Bacon critique la reprise par Savigny de la classification stoïcienne du savoir en trois branches (logique, philosophie de la nature et philosophie de l&amp;#8217;homme) et propose une fusion de l&amp;#8217;histoire humaine et des histoires issues de la nature, intégrant ainsi les techniques dans le savoir.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ellen Ruth Moerman, pour sa part, s&amp;#8217;intéresse à une source anglaise de la synthèse encyclopédique, l&amp;#8217;&amp;#339;uvre du lexicographe Ephraïm Chambers, en particulier sa &lt;em&gt;Cyclopoedia&lt;/em&gt; (1727) et ses nombreuses traductions d&amp;#8217;ouvrages scientifiques. Chambers permet par son activité lexicographique, tant dans la création de mots nouveaux que dans les effets colingues de la traduction, le perfectionnement de l&amp;#8217;outil linguistique nécessaire à la présentation des connaissances. De son côté, MariaFranca Spallanzani, en interrogeant ce qu&amp;#8217;il est de l&amp;#8217;histoire de la philosophie dans l&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;, ne néglige pas le travail d&amp;#8217;adaptation par Diderot du «&amp;nbsp;savant et judicieux Brucker&amp;nbsp;» dans son &lt;em&gt;Historia Critica Philosophiae&lt;/em&gt;, laissant ainsi la porte ouverte au remarquable travail de Claire Fauvergue dont nous allons bientôt rendre compte. Plus généralement, loin de toute érudition fastueuse, Diderot fait le choix, avec ce rationaliste libéral, de l&amp;#8217;éclectisme philosophique, donc d&amp;#8217;une histoire de la philosophie qui valorise les noms des philosophes. Quant à D&amp;#8217;Alembert, il met plus spécifiquement l&amp;#8217;accent, à l&amp;#8217;encontre des ouvrages d&amp;#8217;érudition, sur la possibilité d&amp;#8217;une «&amp;nbsp;histoire philosophique des progrès de l&amp;#8217;esprit humain à partir de la renaissance des lettres&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il convient aussi de suivre la postérité encyclopédique. Encarnacion Medina Arjona nous entraîne ainsi du côté des Jésuites, et plus particulièrement de l&amp;#8217; &lt;em&gt;Idea del Universo&lt;/em&gt; (1778) de l&amp;#8217;abbé Hervas y Panduro, exilé en Italie où la tradition encyclopédique est très présente. Ici se déploie une conception unitaire d&amp;#8217;un savoir où l&amp;#8217;interrogation anthropologique prend la première place. François Bléchet nous oriente plutôt vers l&amp;#8217;Allemagne, et plus particulièrement Weimar avec l&amp;#8217; &lt;em&gt;Atlas Literarius&lt;/em&gt; (1785), manuscrit de Christiano Rothio, connu pour son &lt;em&gt;Arbre des connaissances&lt;/em&gt; (1769) qui sera inséré dans certains exemplaires de la Table général de l&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;. La comparaison de ces deux textes montre bien comment se fait l&amp;#8217;appropriation par les encyclopédistes de la méthodologie des bibliographes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il importe alors d&amp;#8217;évaluer la manière dont la démarche encyclopédique expose le système général des connaissances. Pour Michel Malherbe, le tableau se prête particulièrement bien à l&amp;#8217;exposition de l&amp;#8217;histoire des connaissances humaines. Mais cette figure est absente de l&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;, hors de la référence à l&amp;#8217;art du peintre. Reste le détour par l&amp;#8217;histoire à l&amp;#8217;aide du tableau historique de l&amp;#8217;humanité. Mais là encore, ni l&amp;#8217;ordre encyclopédique artificiel, ni l&amp;#8217;ordre généalogique naturel ne sont historiques. C&amp;#8217;est une façon de marquer les limites monumentales de l&amp;#8217;entreprise encyclopédique face à la révolution, en lui conférant la valeur d&amp;#8217;un simple objet historique. Martine Groult procède tout autrement&amp;nbsp;: elle interroge, à partir du &lt;em&gt;Discours préliminaire&lt;/em&gt;, l&amp;#8217;idéal encyclopédique de l&amp;#8217;unité, sa construction sur la base de l&amp;#8217;ordonnancement humain associé au raisonnement «&amp;nbsp;qui agit comme principe qui pense en nous&amp;nbsp;». C&amp;#8217;est à l&amp;#8217;art du philosophe qu&amp;#8217;il revient alors de réduire analytiquement chaque science à un petit nombre de règles par le biais du raisonnement&amp;nbsp;: il le fait à l&amp;#8217;aide d&amp;#8217;une métaphysique des corps, donc du réel. A ce titre l&amp;#8217;ordre métaphysique de l&amp;#8217;&lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt; garde son actualité jusque dans le révolution, tout particulièrement en permettant la construction d&amp;#8217;une anthropologie sociologique (Sieyès) avant que s&amp;#8217;impose, à la sortie de la révolution, une histoire positive du progrès humain (Condorcet).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La deuxième partie de l&amp;#8217;ouvrage, qui porte sur les sciences des arts et de la nature, nous introduit dans plusieurs nouveaux espaces disciplinaires&amp;nbsp;: la science du beau (le terme esthétique prend place plus tardivement dans le dictionnaire) jusque dans les arts mécaniques, avec Jacques Proust&amp;nbsp;; la discipline de l&amp;#8217;image à travers les planches de l&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;, avec Madeleine Pinault Sorensen&amp;nbsp;; l&amp;#8217;orchestique en tant que discipline en gestation avec Marie-Joëlle Louison- Lassablière qui fait de l&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt; le premier dictionnaire de la danse&amp;nbsp;; la chimie promouvable nouvelle discipline grâce à la notion de génie appliquée au chimiste dans son aptitude à bâtir une science des différents états de la matière, avec Eliane Martin-Haag&amp;nbsp;; la science cognitive des arts mécaniques dans une perpective de vitalisation de la machine industrielle, avec Paolo Quintili&amp;nbsp;; enfin la science naturelle, pratique et utile de la santé, qualifiée par le mot d&amp;#8217;hygiène qui rend obsolète la théorie physiologique des humeurs, avec Daniel Teysseire. Concluons avec Diderot que toute discipline, «&amp;nbsp;tout art a sa spéculation et sa pratique&amp;nbsp;; sa spéculation qui n&amp;#8217;est pas autre que le connaissance inopérative des règles de l&amp;#8217;art, sa pratique, qui n&amp;#8217;est que l&amp;#8217;usage habituel et non réfléchi des mêmes règles&amp;nbsp;» (Article &lt;em&gt;Art&lt;/em&gt;, p. 714a).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il importe aussi de circonscrire les domaines de la science de la langue et de la science de la politique, intimement liés en révolution par la suite. Mais, avec l' &lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt;, il s&amp;#8217;agit encore de deux logiques distinctes. Marie Leca-Tsiomis, Sylvain Auroux et Sylviane Léoni explorent un monument en langue où la logique aristotélicienne en tant que savoir demeure omniprésente à l&amp;#8217;horizon d&amp;#8217;une langue analytique théorisée de Locke à Condillac. Qui plus est, c&amp;#8217;est le corpus de la grammaire générale, en liaison avec la grammatisation des langues, qui sert de base à la théorie analytique du langage. L&amp;#8217;héritage dictionnairique monolingue des considérations sur la langue commune n&amp;#8217;intervient guère dans les préoccupations des grammairiens philosophes. Mais il retrouve progressivement sa place sous la forme d&amp;#8217;une réparation de «&amp;nbsp;la faute que nous avons commise&amp;nbsp;». (Diderot) au regard de son oubli initial.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cependant, il revient plutôt à la science de la politique, et son corollaire la connaissance de l&amp;#8217;opinion, de demeurer en retrait face à la révolution qui s&amp;#8217;annonce. En effet, comme le montre David Diop, la science politique sort à peine de la réaction morale au tacticisme (Machiavel) par la prise en compte du droit naturel, sous la forme de la valorisation de la loi naturelle de conservation de soi. Elle s&amp;#8217;arrête ainsi à ce que D&amp;#8217;Holbach appelle «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;» et laisse donc encore de côté la traduction politique, sous la figure du législateur, des besoins les plus factices, les plus intellectuels, le savoir inclus. Quant à «&amp;nbsp;l&amp;#8217;histoire des opinions&amp;nbsp;», elle demeure, selon Nicolas Veysman,  une discipline mineure, dont le développement n&amp;#8217;est envisagé, par D&amp;#8217;Alembert et Diderot, qu&amp;#8217;au regard d&amp;#8217;un prochain progrès de l&amp;#8217;instruction au-delà du petit nombre d&amp;#8217;hommes qui savent penser&amp;#8230;L&amp;#8217;&lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt; comme «&amp;nbsp;méga-machine disciplinaire animée de l&amp;#8217;intérieur&amp;nbsp;» nous fait donc circuler dans des intervalles, les uns pleins de sens, d&amp;#8217;autres encore très hypothétiques, donc avec leur part d&amp;#8217;utopie, selon Jean-Claude Beaune dans un propos à allure conclusive.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Il s&amp;#8217;agit alors de nous faire voyager, d&amp;#8217;un ouvrage à l&amp;#8217;autre, au-delà de l&amp;#8217;&lt;em&gt;Encyclopédie&lt;/em&gt;, non sans en mesurer d&amp;#8217;abord la minutie, à côté du système, comme le montre Claire Fauvergue, à propos de Diderot, lecteur, traducteur et interprète de Leibniz.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les historiens de la philosophie ont souvent accusé les Encyclopédistes français d&amp;#8217;avoir pris connaissance de la philosophie leibnizienne de seconde main, il est vrai en conformité avec l&amp;#8217;opinion des philosophes idéalistes allemands. Ainsi de Diderot qui se serait contenté d&amp;#8217;un laborieux recopiage de Brucker, auteur de la fameuse &lt;em&gt;Historia critica philosophiae&lt;/em&gt; (1742-1744). Analysant avec une grande minutie la convergence métathéorique entre Leibniz et Diderot, tout en marquant l&amp;#8217;ancrage textuel de cette convergence dans un travail de traduction (du latin vers le français) et d&amp;#8217;interprétation de cinq textes importants de Leibniz, dont la monadologie, dans l&amp;#8217;article leibzianisme de l&amp;#8217;Encyclopédie, Claire Fauvergue montre qu&amp;#8217;il n&amp;#8217;en est rien.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Diderot s&amp;#8217;efforce en effet de repenser de façon matérialiste les principes et les concepts de la philosophie leibnizienne. C&amp;#8217;est sur la question de l&amp;#8217;individualité, formulée au plus près de la monadologie leibnizienne, que l&amp;#8217;on perçoit le mieux la continuité et la rupture entre les deux penseurs. Ici se précisent l&amp;#8217;ampleur du travail de lecture/traduction par Diderot des textes latins de Leibniz sélectionnés par Brucker, ainsi que l&amp;#8217;intérêt des commentaires de L&amp;#8217;Encyclopédiste.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une fois défini l&amp;#8217;individu comme «&amp;nbsp;un centre où tout se rapporte&amp;nbsp;» (article &lt;em&gt;animal&lt;/em&gt; de L&lt;em&gt;'Encyclopédie&lt;/em&gt;), Diderot, dans la lignée de Leibniz, distingue l&amp;#8217;identité réelle, donc la part d&amp;#8217;inconscient perceptif propre à chaque individu, de l&amp;#8217;identité personnelle, ce qui lui permet de pointer le passage décisif de l&amp;#8217;individualité naturelle à la conscience de soi, et plus précisément à l&amp;#8217;unité du moi. Mais, situant l&amp;#8217;individu hors de toute analogie préétablie entre le réel et l&amp;#8217;ordre des sensations, Diderot le conçoit par le seul fait immanent d&amp;#8217;une temporalité individuelle actualisant une identité inconsciente. A distance de toute considération sur une préformation divine, donc hors de toute harmonie préétablie telle que la formule Leibniz, Diderot prend bien une position matérialiste. Il considère ainsi que le principe leibnizien d&amp;#8217;individuation peut se penser autrement comme autant d&amp;#8217;irrégularités biologiques, de variations naturelles, de singularités expliquant l&amp;#8217;hétérogénéité de la nature, son altération - ainsi des monstres naturels dont l&amp;#8217;existence avérée remet en cause l&amp;#8217;idée de perfection et d&amp;#8217;ordre préétablis -   dans la variété même du mouvement.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A partir des différences individuelles - le principe leibnizien des indiscernables est ici conçu comme principe de dissimilitude -, il est alors possible de décrire autant d&amp;#8217;altérations singulières que l&amp;#8217;observation sociale le permet jusqu&amp;#8217;à reconstituer le trajet intégral par lequel l&amp;#8217;individu a conscience de lui-même, donc réalise son unité et la situe en devenir. L&amp;#8217;inquiétude naturelle, définie comme propriété générale de la matière qui anime et altère l&amp;#8217;individualité à tous les niveaux, occupe alors une place centrale dans le processus d&amp;#8217;auto-régulation du vivant. Elle est la norme même de l&amp;#8217;actualisation continuelle de la perception individuelle. Et Claire Fauvergue de conclure&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Diderot conçoit une loi individuelle de continuité d&amp;#8217;états qu&amp;#8217;il compare à la loi leibnizienne de continuité de la substance. La continuité se joue sur les différents degrés constitutifs de l&amp;#8217;individualité, allant des perceptions confuses à la réflexion. Elle est acquise par l&amp;#8217;actualisation partielle que représente la conscience de soi. L&amp;#8217;individualité se reconnaît dans la suite de ses sensations et réalise l&amp;#8217;intégrale de son existence. Elle existe par une anticipation continuelle et exerce une perfectibilité en proportion de l&amp;#8217;inquiétude qui l&amp;#8217;anime&amp;nbsp;» (p. 248).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En fin de compte, il apparaît bien que le matérialisme de Diderot puise largement dans la métaphysique pour en redéfinir les termes, à condition de s&amp;#8217;en tenir à une saisie expérimentale des opérations de l&amp;#8217;art et de la nature. A vrai dire, art et nature s&amp;#8217;équivalent dans ce travail de requalification de la métaphysique au plus près de la connaissance que Diderot propose et que d&amp;#8217;autres penseurs tels que D&amp;#8217;Alembert, Condillac et Sieyès approfondissent, nous le verrons.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous reviendrons, à propos de «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;», sur le matérialisme. Mais il importe de prendre en compte, au-delà du problème de l&amp;#8217;individualité, la part d&amp;#8217;expressivité, dans la lignée leibnizienne, de la pensée des Lumières dont Rousseau est le principal représentant.&lt;/p&gt;



&lt;pre&gt;&lt;/pre&gt;

&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&amp;#8217;économie rousseauiste et son contexte&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A propos de&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Francine Markovits, &lt;em&gt;L&amp;#8217;ordre des échanges. Philosophie de l&amp;#8217;économie et économie du discours au XVIIIème siècle en France&lt;/em&gt;, Paris, PUF, 1986, 320 pages&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Monique et Bernard Cottret, &lt;em&gt;Jean-Jacques Rousseau en son temps&lt;/em&gt;, Paris, Perrin, 2005, 906 pages.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L&amp;#8217;ouvrage de Francine Markovits sur &lt;em&gt;L&amp;#8217;ordre des échanges&lt;/em&gt;, dont nous avons souligné la centralité dans le renouvellement des études sur la pensée des Lumières, creuse plus avant l&amp;#8217;inflexion leibnizienne, dont nous avons déjà mesuré l&amp;#8217;importance avec Diderot.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cet ouvrage de référence trace en effet les contours d&amp;#8217;une «&amp;nbsp;économie du discours, repère des variations rhétoriques, des figures expressives de notions dynamiques qui permettent d&amp;#8217;affirmer qu&amp;#8217; «&amp;nbsp;à travers la diversité des domaines auxquels elle peut s&amp;#8217;appliquer, l&amp;#8217;économie signifie l&amp;#8217;art de bien conduire un ensemble, d&amp;#8217;engager les dépenses, de calculer le rapport des moyens aux fins, de bien ménager les effets. En ce sens l&amp;#8217;harmonie leibnizienne est un modèle d&amp;#8217;économie /&amp;#8230;/ Art de ménager les moyens pour diversifier et multiplier les effets, l&amp;#8217;économie ne désigne pas un domaine, mais une méthode&amp;nbsp;» (p. 16).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans un premier temps, Francine Markovits prend en compte une série de trois ouvrages de nature sémiotique, le &lt;em&gt;Traité de la formation méchanique des langues&lt;/em&gt; (1765) de De Brosses, l&amp;#8217;&lt;em&gt;Essai sur les hiéroglyphes des Egyptiens&lt;/em&gt; (1714 pour la traduction française de Warburton), et bien sûr l&amp;#8217;&lt;em&gt;Essai sur l&amp;#8217;origine des langues&lt;/em&gt; de Rousseau. Nous sommes ici projeté dans un même espace signifiant d&amp;#8217;adéquation des mots aux choses. Avec De Brosses, c&amp;#8217;est l&amp;#8217;interjection qui se substitue à la phrase prédicative pour rendre compte de la parole par imitation. Warburton, quant à lui, insiste sur l&amp;#8217;émergence d&amp;#8217;un savoir figé, monumentalisé avec la langue des hiéroglyphes. Reste Rousseau qui caractérise plus en profondeur l&amp;#8217;espace de l&amp;#8217;efficace des signes jusque dans le style. La prééminence affirmée du sens figuré sur le sens propre lui permet de mettre au premier plan une langue primitive «&amp;nbsp;dont les tropes seraient l&amp;#8217;expression de la passion qui cherche à se communiquer&amp;nbsp;». Ainsi &lt;em&gt;la force du signe&lt;/em&gt; est antérieure à la parole&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;le langage le plus énergique est celui où le signe a tout dit avant qu&amp;#8217;on parle&amp;nbsp;» précise Francine Markovits avec Rousseau.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le second ensemble de textes pris en compte concerne la confrontation entre Quesnay et Turgot, entre le modèle cartésien et le modèle leibnizien de la valeur.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour sa part, Quesnay désigne une physique sociale dans le but de réguler un ordre politique en appui sur un lien de causalité entre l&amp;#8217;intériorité du sujet et l&amp;#8217;efficace des choses extérieurs telle qu&amp;#8217;elle est représenté. Le signe disparaît donc dans l&amp;#8217;évidente naturalité des faits économiques sous la catégorie d&amp;#8217;évidence, dont Sieyès se fera le critique sur le plan métaphysique. A l&amp;#8217;inverse, Turgot établit un parallèle entre l&amp;#8217;analyse de la langue comme échange de signes, circulation donc, et l&amp;#8217;analyse de la valeur comme rapport (monétaire). C&amp;#8217;est là où l&amp;#8217;on peut dire que l&amp;#8217;économie est «&amp;nbsp;économie du discours&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: la valeur de la monnaie est définie non d&amp;#8217;après la figure évidente du souverain qui s&amp;#8217;y trouve imprimée, mais par la force de la chose économique qu&amp;#8217;elle exprime.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi Francine Markovits précise, d&amp;#8217;une série de textes à l&amp;#8217;autre, ce qu&amp;#8217;il en est de l&amp;#8217;opposition centrale entre la représentation des choses par des signes jugés évidents dans leur adéquation même, et l&amp;#8217;expression des choses par identification aux signes. Elle approfondit par la suite l&amp;#8217;alternative à la physiocratie, par le recours à l&amp;#8217;analyse de textes de Mably, Galiani et Linguet. Il s&amp;#8217;agit bien, d&amp;#8217;un auteur à l&amp;#8217;autre, de poser les bases d&amp;#8217;une «&amp;nbsp;science de la politique&amp;nbsp;» qui rende compte conjointement de l&amp;#8217;expressivité des lois et des bienfaits de la législation sur les m&amp;#339;urs.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sans insister plus, pour le moment, sur «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;», analyser ces textes, c&amp;#8217;est déjà nous immerger dans le monde du langage expressif - mais de manière assez différente du nominalisme condillacien sur lequel nous allons revenir longuement par la suite - avec l&amp;#8217;accent mis sur l&amp;#8217;ordre local d&amp;#8217;univers expressifs, là où la langue se définit par son dynamisme physique, le discours par ses effets politiques et sociaux, au titre de la coexistence de l&amp;#8217;expérience avec le génie. Là où le style occupe une place singulière. Ici s&amp;#8217;impose donc la figure de Rousseau dont Monique et Bernard Cottret nous proposent une nouvelle biographie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De la lecture de leur ouvrage passionnant, nous retiendrons d&amp;#8217;abord le moment crucial où les deux auteurs précisent la spécificité de &lt;em&gt;La Nouvelle Héloïse&lt;/em&gt;, et au centre de leur démarche, nous semble-t-il&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Ce roman d&amp;#8217;amour contient la pensée, ou plutôt les interrogations philosophiques de Rousseau&amp;nbsp;; mais ce n&amp;#8217;est pas un roman philosophique, l&amp;#8217;intrigue intègre l&amp;#8217;analyse sans se mettre à son service&amp;nbsp;» (p. 258). Avec Rousseau, il s&amp;#8217;agit bien d&amp;#8217;un roman d&amp;#8217;amour exprimant une rupture dans l&amp;#8217;histoire de la sensibilité sur la base d&amp;#8217;une intrigue simple, d&amp;#8217;un récit limpide nous introduisant à un style original dans l&amp;#8217;ensemble de l&amp;#8217;&amp;#339;uvre. Avec Monique et Bernard Cottret, nous lisons «&amp;nbsp;un ouvrage de passion&amp;nbsp;» sur «&amp;nbsp;le patriote genevois&amp;nbsp;» qui se concrétise par une nouvelle manière de faire l&amp;#8217;histoire. Nous sommes ainsi confronté à une narration de la vie et de l&amp;#8217;&amp;#339;uvre de Rousseau propice à l&amp;#8217;invention d&amp;#8217;un nouveau style d&amp;#8217;historien.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dès le premier &lt;em&gt;Discours sur les sciences et les arts&lt;/em&gt;, la révélation du style de Rousseau à ses contemporains s&amp;#8217;accompagne d&amp;#8217;une prise de conscience de l&amp;#8217;originalité d&amp;#8217;un esprit qui force la conviction, même lorsqu&amp;#8217;il emprunte les voies de la rhétorique classique. D&amp;#8217;un ouvrage à l&amp;#8217;autre, avec en son centre l&amp;#8217;&lt;em&gt;Emile&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Du contrat social&lt;/em&gt;, le style devient celui d&amp;#8217;un prédicateur, d&amp;#8217;un censeur  qui excelle dans l&amp;#8217;art de provoquer, avec une impertinence égale à celle de Calvin. C&amp;#8217;est là où Monique et Bernard Cottret introduisent une interrogation qui peut surprendre&amp;nbsp;: Rousseau, nouveau Calvin&amp;nbsp;? Et d&amp;#8217;ajouter aussitôt&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Si théologiquement Rousseau avait pris des distances considérables par rapport à la doctrine du réformateur, il partageait sa passion de la Loi, loi divine ou loi humaine&amp;nbsp;» (p. 389).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;De cet ouvrage, il convient donc de retenir aussi la minutieuse analyse, étape après étape, des relations de Rousseau à Genève, Cité dépeinte par ailleurs dans son évolution politique au 18ème siècle avec beaucoup de précision. Il s&amp;#8217;agit de mettre en évidence les liens de Rousseau à une tradition et à un style emprunts de la marque de Calvin dans la mesure où ce réformateur avait concouru à la rédaction des «&amp;nbsp;sages édits&amp;nbsp;» genevois. Cette tradition s&amp;#8217;appuie sur la considération de la société comme fait d&amp;#8217;institution, artefact, et côtoie donc, sans s&amp;#8217;y confondre, une tradition de l&amp;#8217;humanisme civil mettant l&amp;#8217;accent sur la dimension concrète du «&amp;nbsp;vivre ensemble&amp;nbsp;» au sein de la Cité. Ainsi se précise au fil de certaines interrogations («&amp;nbsp;Le Contrat social, texte genevois&amp;nbsp;?&amp;nbsp;», «&amp;nbsp;La Corse, nouvelle Genève&amp;nbsp;?&amp;nbsp;») un versant méconnu d&amp;#8217;une pensée rousseauiste foncièrement républicaine lorsqu&amp;#8217;elle sait faire sa place au projet démocratique, à l&amp;#8217;annonce de la guerre de libération et au pressentiment prophétique de la révolution sur la base d&amp;#8217;une réflexion relative à la question de la loi dans les sociétés modernes. Retenons enfin de ce parcours biographique qu&amp;#8217;il convient de ne pas «&amp;nbsp;psychologiser&amp;nbsp;» le cas Rousseau, même s&amp;#8217;il importe, comme le font présentement nos deux auteurs, de décrire le malaise permanent du patriote genevois à l&amp;#8217;égard de ses contemporains, avec son caractère pathologique de plus en plus marqué, certes au regard d&amp;#8217;une persécution bien réelle.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;D&amp;#8217;un ouvrage à l&amp;#8217;autre, la question du langage est déjà apparue centrale dans la pensée des Lumières. Nulle surprise donc si plusieurs ouvrages récents approfondissent cette spécificité linguistique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La question centrale du langage&amp;nbsp;: Condillac au premier plan&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;à propos de&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lia Formigari, &lt;em&gt;Signs, Science and Politics. Philosophies of language in Europe, 1700-1830&lt;/em&gt;, Studies in the history of the language sciences, 70, Amsterdam, Johns Benjamins, 1993, 218 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Edward Nye, &lt;em&gt;Literary and Linguistic Theories in Eighteenth-Century France&lt;/em&gt;. From Nuances to Impertinence, Oxford, Clarendon Press, 2000, 250 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sophia Rosenfeld, &lt;em&gt;A Revolution in Language. The Problem of Signs in Late Eighteenth-Century France&lt;/em&gt;, Stanford, Stanford University Press, 2001, 410 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Abbé Jean Ferrand, &lt;em&gt;Dictionnaire à l&amp;#8217;usage des sourds et des muets&lt;/em&gt; (ca 1784), Introduction de Françoise Bonnal-Vergès, Limoges, Lambert-Lucas, 2008, 203 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;em&gt;Condillac et l&amp;#8217;origine du langage&lt;/em&gt;, coordonné par Aliénor Bertrand, Paris, PUF, collection «&amp;nbsp;Débats philosophiques&amp;nbsp;», 2002, 146 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;André Charrak, &lt;em&gt;Empirisme et métaphysique. L&amp;#8217; «&amp;nbsp;Essai sur l&amp;#8217;origine des connaissances humaines&amp;nbsp;» de Condillac&lt;/em&gt;, Paris, Vrin, 2003, 159 pages.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Commençons par une vue d&amp;#8217;ensemble au niveau européen, telle que nous propose Lia Formigari. Les débats sur la philosophie du langage au 18ème siècle s'organisent autour de deux grands thèmes&amp;nbsp;: l'origine du langage et la dépendance de la pensée par rapport au langage. De fait, le langage est ici conçu comme la matière principale de la pensée réflexive. Plus largement, la conscience linguistique occupe une place centrale dans les débats épistémologiques et politiques au point d'introduire, dans le sillage de la théorie lockienne des signes, un véritable contrôle sémiotique de la nature et de la société civile, de l'expérience constitutive du processus empirique dans l'ordre des connaissances et de la formation de la société civile dans l'ordre pratique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans cette perspective, après avoir publié en 1988, également chez John Benjamins, un ouvrage sur &lt;em&gt;Language and Expérience in Seventeenth-century British Philosophie&lt;/em&gt;, Lia Formigari amplifie, dans son plus récent ouvrage sur &lt;em&gt;Signs, Science and Politics. Philosophies of language in Europe, 1700-1830&lt;/em&gt;, son investigation historique par l'analyse de l'impact de l'empirisme au sein des philosophies du langage de la période 1700-1830. Elle étudie ainsi les configurations philosophiques dans lesquelles se déploient, d'un auteur à l'autre, tant en Allemagne, en France et en Italie qu'en Angleterre, les outils sémiotiques constitutifs d'un tel contrôle sémiotique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le premier chapitre de cet ouvrage aborde la question du contrôle sémiotique de l'expérience par l'inscription de l'approche empirique du côté d'un &quot;arbitraire du signe&quot; susceptible de perpétuer des choix culturels sur la base de facteurs empiriques. De Shaftesbury à Hume, l'accent est mis d'emblée sur la créativité linguistique de la tradition empiriste, sa capacité à penser l'invention des actes de langage à partir d'une réflexion sur l'abus des mots, le langage ordinaire et la dimension intersubjective du sens commun.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cependant l'approche empirique est doublement «&amp;nbsp;encadrée&amp;nbsp;» dans les débats&amp;nbsp;»: en amont par une conception naturaliste et historiciste du langage qui, de l'allemand Tetens au français Condorcet, associe socialité et langage à la prédestination humaine, au rôle attribué à l'homme d'animal pensant et raisonnant; en aval, de Maine de Biran à Louis de Bonald, par une métaphysique du langage où les abstractions linguistiques, une fois dissociées de l'activité humaine, constituent une essence du langage rapportée à la puissance divine. Retenons de ce premier chapitre le dégagement progressif d'une pragmatique des actes de langage, véritable traduction linguistique de la créativité humaine.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le second chapitre nous introduit au problème du «&amp;nbsp;savoir bien parler&amp;nbsp;» à l'ordre du jour dans une société civile qui s'invente tout au long du 18ème siècle. Les auteurs italiens, de Vico à Cuoco, occupent ici une place essentielle. Il s'agit alors d'explorer les implications sémiotiques de l'empirisme philosophique en matière de formation de l'esprit public, donc dans l'ordre pratique. Parmi les outils sémiotiques décrits, la rhétorique joue un rôle majeur dans «&amp;nbsp;la propagation de la vérité&amp;nbsp;»&amp;nbsp;: à l'aide de «&amp;nbsp;l'éloquence populaire&amp;nbsp;» et du «&amp;nbsp;prédicateur urbain&amp;nbsp;», elle produit du consensus par la quête d'une constante adéquation des mots. Mais cette caractérisation de la rhétorique à partir d'une réflexion sur l'abus et le pouvoir des mots n'induit pas une croyance en l'adéquation immédiate des mots au réel.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les auteurs italiens nous situent plutôt sur le terrain de la communication sociale là où l'instrument du langage devient une technique d'analyse du comportement individuel et collectif dans la mesure où il permet le choix des actes de langage adéquats à un contexte argumentatif déterminé. Ainsi le contexte révolutionnaire de la fin du 18ème siècle, marqué par la multiplication et la diversification des espaces de communication, nous renvoie, dans cette perspective, à la position centrale de la rhétorique révolutionnaire à l'intérieur même du processus de légitimation politique. Remarquons enfin qu'au début du XIX ème siècle en France, à la suite d'un débat entre «&amp;nbsp;archéophiles&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;néophiles&amp;nbsp;», la théorie de la dépendance de la pensée par rapport au langage «&amp;nbsp;passe&amp;nbsp;» des matérialistes du 18ème siècle à leurs ennemis, par le retour du sujet cartésien du côté des libéraux progressistes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le dernier chapitre donne toute sa signification à l'apport novateur du trajet intellectuel parcouru&amp;nbsp;: il aborde la question cruciale de la naissance de l'idéalisme en linguistique avec les philosophes allemands. Lia Formigari peut ainsi remettre ainsi en cause l'évidence d'une «&amp;nbsp;rupture idéaliste&amp;nbsp;» en matière de philosophie du langage. Certes nous abordons en fin de parcours le domaine d'une subjectivité transcendantale dissociée du mécanisme empirique du langage et rendant superflue, en première approche, la médiation du langage dans la genèse de la conscience humaine. Cependant l'abord de l'idéalisme allemand à partir d'auteurs tels que Fichte et surtout Humboldt modifie la perspective classique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Avec Humboldt, le langage s'inscrit dans &quot;l'entre-deux&quot; de l'homme et du monde, et peut donc de nouveau affirmer sa primauté par son recentrement sur un processus d'analogie entre la structure du sujet et le mode de l'expérience. Véritable &quot;analogon&quot;, le langage devient la condition transcendantale de toute activité constitutive d'objets sur une base empirique. Il est donc question avant tout de l'usage linguistique d'arguments transcendantaux au sein même de la démarche empirique. L'espace du langage, appréhendé de nouveau dans sa dimension réflexive mais hors de toute vision simplement représentationnelle, devient un espace d'unification où l'analyse des actes de langage, référés à des besoins humains précis, permet l'appréhension de l'unité, de la totalité à l'horizon d'une constitution langagière du monde.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Lia Formigari peut ainsi conclure le trajet intellectuel qu'elle a parcouru avec une érudition et une maîtrise inégalée par la réflexion suivante&amp;nbsp;: &quot; De ce point de vue, une philosophie du langage qui vise à explorer les conditions logico-sémantiques de la communication ne présupposera jamais la créativité comme une fondation originelle du sujet transcendantal, mais l'appréhendera seulement comme une série de procédures et de stratégies interactives liant le sujet empirique au monde&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Précisons cependant qu&amp;#8217;il revient au champ littéraire d&amp;#8217;actualiser au premier abord de telles procédures sémiotiques. Pour le montrer, l&amp;#8217;ouvrage Edward Nye sur &lt;em&gt;Literary and Linguistic Theories in Eighteenth-Century France&lt;/em&gt; emprunte la démarche novatrice d&amp;#8217;une histoire des concepts prenant en compte le contexte linguistique pour accéder à la compréhension historique des phénomènes littéraires. Il aborde plus spécifiquement le lien entre l&amp;#8217;esthétique littéraire et la théorie du langage à partir de la notion de «&amp;nbsp;nuances&amp;nbsp;». Cette notion apparaît en effet dans les débats littéraires au 18ème siècle sur la manière de rendre compte des détails de la représentation figurée par une oeuvre littéraire. Il s&amp;#8217;agit alors de trouver le langage des nuances qui sied le mieux en fait d&amp;#8217;expression.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;C&amp;#8217;est au moment où Marivaux est critiqué pour son verbalisme, ce qui le situe parmi les «&amp;nbsp;nouveaux précieux&amp;nbsp;», que les linguistes insistent sur la nécessité de faire justice des nuances, c&amp;#8217;est-à-dire d&amp;#8217;y associer des règles de l&amp;#8217;analogie limitant les abus de la créativité littéraire. Ainsi s&amp;#8217;instaure une atmosphère de contrôle sémiotique de l&amp;#8217;expérience humaine avec déjà en son centre un Condillac élaborant, par un questionnement allant du style littéraire jusqu&amp;#8217;à la langue bien faite, une théorie de l&amp;#8217;imitation. Source de nuances, «&amp;nbsp;l&amp;#8217;harmonie imitative&amp;nbsp;» introduit, au-delà du langage naturel, une «&amp;nbsp;seconde nature&amp;nbsp;» par le fait du processus analogique entre le mot et la sensation au sein même de la langue analytique. L&amp;#8217;arbitraire lockien de la relation du mot à l&amp;#8217;idée demeure, mais il est doublé en quelque sorte par l&amp;#8217;adéquation analogique au sein même de la liaison des idées.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Condillac, Girard, Dumarsais, Olivet, De Brosses et bien d&amp;#8217;autres théoriciens de la langue deviennent ainsi partie prenante d&amp;#8217;une approche cognitive des figures de la représentation littéraire, sous le label «&amp;nbsp;art de l&amp;#8217;imitation&amp;nbsp;». Même Rousseau et Diderot, plus proches d&amp;#8217;une esthétique matérialiste du sensible, participent d&amp;#8217;une telle «&amp;nbsp;harmonie imitative&amp;nbsp;».  Mais, précise Edward Nye dans le dernier chapitre, un tel lien privilégié de la réflexion linguistique à la création littéraire se défait à la fin du 18ème siècle avec les Idéologues, au moment où l&amp;#8217;expression littéraire est reléguée en deçà de l&amp;#8217;explication rationnelle, restriction qui suscite par réaction l&amp;#8217;éloge littéraire de l&amp;#8217;impertinence.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Qu&amp;#8217;en est-il alors du problème du signe confronté plus largement au débat public, voire à l&amp;#8217;expérimentation politique&amp;nbsp;?

Dans son ouvrage relatif à ce sujet, Sophia Rosenfeld se propose d&amp;#8217;étudier ce qu&amp;#8217;elle qualifie de &lt;em&gt;Révolution dans le langage&lt;/em&gt;, c&amp;#8217;est-à-dire en quoi l&amp;#8217;abord de la question du langage tout au long de la seconde moitié du 18ème siècle par les penseurs des Lumières, puis par les révolutionnaires constitue un élément central de la controverse publique, et aussi de l&amp;#8217;expérimentation politique. Elle s&amp;#8217;intéresse plus particulièrement à l&amp;#8217;ascension, puis à l&amp;#8217;éclipse d&amp;#8217;une configuration historico-linguistique particulière autour du thème du langage d&amp;#8217;action. L&amp;#8217;émergence de l&amp;#8217;idée et de l&amp;#8217;image du langage d&amp;#8217;action a été certes systématisée par Condillac, mais se situe aussi à la frontière du discours fictionnel et du discours philosophique non seulement pour expliquer les origines naturelles du langage humain, mais aussi pour trouver une solution à l&amp;#8217;abus des mots.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Elle revient donc longuement, dès son premier chapitre, sur la question de l&amp;#8217;abus des mots, abordée par de très nombreux auteurs du 18ème siècle, pour reposer le problème central de la connexion entre le contrôle des idées et la fixation des mots, ce que nous avons qualifié déjà, avec Lia Formigari, de  connexion empirique entre les mots et les idées dans la perspective d&amp;#8217;un contrôle sémiotique de l&amp;#8217;expérience humaine. Cependant, son questionnement privilégie d&amp;#8217;emblée la connexion entre le signe gestuel et l&amp;#8217;idée comme donnée logique, naturelle, nécessaire par opposition avec l&amp;#8217;aspect conventionnel, donc souvent équivoque, de la relation entre les mots et les idées.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Ainsi, une fois posé, avec l&amp;#8217; &lt;em&gt;Essai sur l&amp;#8217;origine des connaissances humaines&lt;/em&gt; de Condillac, publié en 1746, le modèle épistémologique qui donne un statut actif aux signes par le fait d&amp;#8217;un langage d&amp;#8217;action qui permet d&amp;#8217;expérimenter l&amp;#8217;ordre naturel et logique, l&amp;#8217;idée du langage d&amp;#8217;action comme langage universel des signes naturels se réalise d&amp;#8217;abord dans l&amp;#8217;espace théâtral de la pantomime. Le cas de Jean-Georges Noverre, apparaît ici exemplaire. Ce danseur et chorégraphe des années 1760 inaugure un «&amp;nbsp;ballet d&amp;#8217;action&amp;nbsp;» qui restaure un langage de la pantomime où s&amp;#8217;expérimente, par le langage gestuel, l&amp;#8217;échange des sentiments. Il propose ainsi une extension de l&amp;#8217;argument public mis en place par les Lumières à l&amp;#8217;expérience émotive dans une stricte connexion entre les gestes et les idées.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;expérience pédagogique qui prend la suite dans les années 1770, avec l&amp;#8217;Abbé Charles Michel de l&amp;#8217;Epée, et sa nouvelle manière d&amp;#8217;enseigner par les signes manuels auprès des sourds-muets, rend possible l&amp;#8217;élaboration d&amp;#8217;un langage propre à la nouvelle abstraction societale sur la base méthodique d&amp;#8217;un langage naturel des signes attentifs. Des signes «&amp;nbsp;basiques&amp;nbsp;» permettent de recomposer l&amp;#8217;ordre de la génération des idées. C&amp;#8217;est à l&amp;#8217;Abbé Sicard que nous devons, dans les années 1780, au moment où il dirige l&amp;#8217;Institution des Sourds et Muets de Bordeaux, l&amp;#8217;insertion de la nomenclature de l&amp;#8217;Abbé de l&amp;#8217;Epée, présentée sous la forme d&amp;#8217;un Dictionnaire des signes manuels, dans un contexte analytique et grammatical.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cependant Il convient de ne pas oublier, en la matière, le &lt;em&gt;Dictionnaire à l&amp;#8217;usage des sourds et des muets&lt;/em&gt; de l&amp;#8217;abbé Jean Ferrand qui constitue le premier Dictionnaire de la langue des signes en France et que l&amp;#8217;éditeur Lanbert-Lucas vient opportunément de rééditer. L&amp;#8217;abbé Ferrand (1732-1815) est un chanoine, reconnu pour ses qualités de prédicateur, qui devient en 1776 Supérieur des Filles de la Providence à Chartres, où il se met tout particulièrement au service des sourdes et muettes. Prêtre réfractaire, il émigre pendant la Révolution française pour ne revenir qu&amp;#8217;en 1804. Soucieux de faire &amp;#339;uvre de charité auprès de filles pauvres, et parfois sourdes et muettes, il élabore ce Dictionnaire, à une date difficile à préciser, sur la base de l&amp;#8217;enseignement de l&amp;#8217;abbé de L&amp;#8217;Epée.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais là où cet abbé considère que la langue des signes procède par tradition et transmission, et ne peut donc être décrite de manière méthodique, l&amp;#8217;abbé Ferrand fait &amp;#339;uvre de linguiste précurseur en créant la première langue des signes française sous une description plus ou moins méthodique. Ce qui l&amp;#8217;amène à mener une réflexion grammaticale, sémantique et lexicologique qui n&amp;#8217;est pas sans effet en retour sur cette langue des signes. C&amp;#8217;est donc bien lui qui a inventé et créé la langue des signes, en la réduisant grammaticalement par des règles méthodiques, certes avec plus ou moins de succès. Il s&amp;#8217;agit bien de «&amp;nbsp;donner à la langue des signes un équivalent à chacun des mots et des éléments morphologiques (morphèmes grammaticaux et lexicaux) du français&amp;nbsp;», ce qui «&amp;nbsp;devait permettre à l&amp;#8217;élève de rendre exactement le texte /.../ dicté en signes méthodiques&amp;nbsp;» (&lt;em&gt;Introduction&lt;/em&gt;, p. XXXVIII). A la différence de l&amp;#8217;abbé de l&amp;#8217;Epée qui se contente de paraphraser en français des termes à définir, ce dictionnaire multiplie les signes tant d&amp;#8217;usage ou d&amp;#8217;explication que méthodique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Constatons aussi que ce témoignage important sur la langue des signes à la fin de XVIIIème reste plutôt méconnu. Il conviendrait donc de le resituer dans le trajet général de réflexion sur «&amp;nbsp;la révolution du signe&amp;nbsp;» proposé par Sophia Rosenfeld. En effet, ce premier dictionnaire de langue des signes constitue un document de travail tout à fait exceptionnel en tant qu&amp;#8217;écrit privé, alors qu&amp;#8217;aucun modèle du genre n&amp;#8217;existait avant et que l&amp;#8217;abbé Ferrand a dû tout inventer. Il nous introduit tout particulièrement au socle même de la description naturelle de l&amp;#8217;action, en liaison avec l&amp;#8217;observation sociale toute récente des gestes ordinaires de tous, y compris les plus pauvres.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cependant Sophia Rosenfeld a tout aussi raison d&amp;#8217;accorder une très grande importance à l&amp;#8217;impact des initiatives pédagogiques de Sicard, devenu entre-temps responsable de l&amp;#8217;Institution parisienne des Sourds et Muets, dans la conception révolutionnaire de la langue nationale, de Talleyrand à Roederer en passant par Fauchet, Condorcet, Daunou et bien d&amp;#8217;autres, avec, semble-t-il, une influence particulière parmi les Girondins. Reste qu&amp;#8217;elle sous-estime, nous semble-t-il, l&amp;#8217;ampleur du mouvement de refus du sens figuré réduit à l&amp;#8217;imitation déjà attesté chez Marmontel dans L&amp;#8217;Encyclopédie, et amplifié par les «&amp;nbsp;écrivains patriotes&amp;nbsp;» au contact de l&amp;#8217;extrême abus des mots des années 1790-1791.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Pour nous faire comprendre, il nous faut en venir à la seconde conception du langage d&amp;#8217;action de Condillac dans sa &lt;em&gt;Grammaire&lt;/em&gt; de 1775. Ce philosophe amorce alors un tournant nominaliste où le langage d&amp;#8217;action n&amp;#8217;est plus rapporté à une représentation naturelle et universelle de l&amp;#8217;origine de la langue, mais renvoie au travail de l&amp;#8217;esprit de chaque individu qui juge de l&amp;#8217;expérience par une affirmation qui a valeur d&amp;#8217;opération référentielle renvoyant au monde externe rendu possible par le langage. La connexion entre le langage et la réalité ne relève plus d&amp;#8217;une représentation imitative des faits et gestes de l&amp;#8217;homme, des origines à nos jours, mais prend en considération l&amp;#8217;acte créatif de l&amp;#8217;esprit comme acte de langage à forte valeur référentielle. A l&amp;#8217;horizon du droit naturel déclaré, la prononciation de droit s&amp;#8217;exerce alors dès 1789 dans un espace délibératif où tout individu peut affirmer «&amp;nbsp;je veux&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;j&amp;#8217;agis&amp;nbsp;», elle devient la référence nécessaire de tout langage d&amp;#8217;action.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sicard ignore une telle traduction de ce tournant nominaliste sur le terrain politique. Il demeure l&amp;#8217;adepte, pendant la Révolution française, d&amp;#8217;une vision du langage d&amp;#8217;action qui apparaît trop «&amp;nbsp;extensive&amp;nbsp;», donc basée sur une conception originelle, et  donc «&amp;nbsp;fausse&amp;nbsp;», du fonctionnement de l&amp;#8217;esprit humain, au regard de la manière dont se connecte la nouvelle langue politique à l&amp;#8217;esprit politique au cours de la Révolution française. C&amp;#8217;est ainsi qu&amp;#8217;il se heurte d&amp;#8217;abord au «&amp;nbsp;grammairien patriote&amp;nbsp;» Domergue, et au linguiste Duhamel au sein de la &lt;em&gt;Société des Amateurs de la langue française&lt;/em&gt; en 1791. Alors que Sicard veut remonter jusqu&amp;#8217;aux origines du langage naturel d&amp;#8217;action dans le cadre des discussions au sein du comité grammatical de la Société, Domergue propose de s&amp;#8217;en tenir, à l&amp;#8217;analyse grammaticale de la proposition en tant qu&amp;#8217;expression du jugement humain. Puis, sollicité un temps en 1792 pour participer à la publication du &lt;em&gt;Journal d&amp;#8217;Instruction sociale&lt;/em&gt;, au côté de Duhamel et de Condorcet,  il en est écarté par ce dernier au profit de Sieyès. Il s&amp;#8217;agit désormais de privilégier les réflexions relatives à l&amp;#8217;organisation actuelle de la langue politique, selon un modèle à la fois analytique et pragmatique, sur les considérations relatives aux origines naturelles du langage d&amp;#8217;action jugées plutôt floues. Dans la voie ouverte par Sieyès dans les années 1780, il s&amp;#8217;agit bien de substituer à la métaphysique des origines une véritable métaphysique politique, en tant que métaphysique du moi et de son activité de jugement.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;analyse de Sophia Rosenfeld des «&amp;nbsp;troubles du langage jacobin&amp;nbsp;» en 1793 et 1794 est alors à l&amp;#8217;égal de sa non prise en compte du fonctionnement du langage révolutionnaire d&amp;#8217;action comme expression de «&amp;nbsp;l&amp;#8217;acte de faire parler la loi&amp;nbsp;», jugement désormais dévolu à tout citoyen. Sa présentation de la position «&amp;nbsp;scientiste&amp;nbsp;» des Idéologues en matière de langage des signes, dans le dernier chapitre de son livre, finit certes par marquer la rupture nominaliste avec le modèle épistémologique du langage originaire d&amp;#8217;action pris en compte tout au long de son ouvrage. Mais il nous semble que cette rupture est bien antérieure, et  se définit sur des bases autres que celles d&amp;#8217;un nominalisme réduit à l&amp;#8217;espace de jugement du déterminisme scientifique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;historien américain David Bell souligne, à juste titre, dans son compte-rendu publié par &lt;em&gt;The New Republic&lt;/em&gt; du 26 novembre 2001, la diversité et la qualité des analyses  relatives à la quête du langage d&amp;#8217;action par tel ou tel auteur/acteur, tout ajoutant que Sophia Rosenfeld ne démontre pas vraiment l&amp;#8217;importance politique des idées sur le langage au cours de la seconde moitié du 18ème siècle. Nous ne partageons pas  cette critique. Cet ouvrage prouve, nous semble-t-il, une fois de plus l&amp;#8217;importance de la question du langage dans la seconde moitié du 18ème siècle lorsqu&amp;#8217;il s&amp;#8217;agit de comprendre d&amp;#8217;abord la formation de l&amp;#8217;espace public des Lumières, puis l&amp;#8217;émergence d&amp;#8217;un espace public de réciprocité pendant la Révolution française. Les travaux récents spécifiquement sur Condillac approfondissent d&amp;#8217;ailleurs cette approche.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;
Aliénor Bertrand, dans sa préface et sa contribution à l&amp;#8217;ouvrage collectif sur &lt;em&gt;Condillac et l&amp;#8217;origine du langage&lt;/em&gt;, pose deux conditions pour rendre compte, à partir de Condillac, de l&amp;#8217;origine (naturelle) du langage&amp;nbsp;: la réduction de toutes les facultés de l&amp;#8217;esprit à des opérations sémiotiques et la génération des liaisons des signes linguistiques à partir des signes naturels. Dans cette modalité proprement condillacienne d&amp;#8217;impliquer réciproquement le langage et la pensée, par le fait de considérer que les signes déterminent l&amp;#8217;activité de la pensée, ou tout du moins la règle, le langage naturel n&amp;#8217;est pas appréhendé du côté d&amp;#8217;un système de règles formelles, il est «&amp;nbsp;le rapport factuel des mouvements du corps aux modifications de l&amp;#8217;âme&amp;nbsp;» (p.119). En matière d&amp;#8217;origine naturelle du langage,&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Condillac porte ainsi notre attention encore une fois vers l&amp;#8217;existence d&amp;#8217;un langage d&amp;#8217;action, certes «&amp;nbsp;primitif&amp;nbsp;», mais qui possède déjà un caractère conventionnel affirmé&amp;nbsp;: «&amp;nbsp;Il suppose l&amp;#8217;usage d&amp;#8217;opérations mentales permettant la fixation des significations&amp;nbsp;: conditionné en droit par l&amp;#8217;existence du langage naturel, il requiert l&amp;#8217;exercice de la réflexion pour être convenu&amp;nbsp;» (p. 119). De cette analyse d&amp;#8217;un langage d&amp;#8217;action réfléchi et convenu, qui permet de conférer aux animaux et aux premiers hommes une «&amp;nbsp;théorie de l&amp;#8217;esprit&amp;nbsp;» ressort la thèse condillacienne selon laquelle «&amp;nbsp;la règle d&amp;#8217;analyse des signes est originairement identique à celle qui préside l&amp;#8217;activité mentale de régulation des actions&amp;nbsp;» (p. 138).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les interventions de Claudine Tiercelin et de Hans Aarsleff, opèrent alors des comparaisons entre Condillac d&amp;#8217;une part, et des auteurs, qui partagent avec ce philosophe sensualiste soit des interlocuteurs communs tels que Hume, Berkeley, Descartes et Locke, dans le cas de Thomas Reid, soit une même hostilité au dualisme cartésien, avec Wittgenstein d&amp;#8217;autre part. Dans les deux cas, ces auteurs partagent avec Condillac l&amp;#8217;idée que le langage a partie lié avec l&amp;#8217;action au titre d&amp;#8217;un langage naturel «&amp;nbsp;primitif&amp;nbsp;». Wittgenstein n&amp;#8217;affirme-t-il pas  que le langage «&amp;nbsp;est déterminé par-dessus tout par l&amp;#8217;action&amp;nbsp;» du fait de l&amp;#8217;existence de «&amp;nbsp;la forme primitive du jeu de langage&amp;nbsp;» (cité p. 108)&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Jean-Claude Pariente précise enfin dans quelle mesure Condillac évacue le formalisme, par sa critique du syllogisme, au profit de la prise en compte du langage naturel, tant dans sa conception de l&amp;#8217;analyse que dans son affirmation de la nécessité des signes. Ainsi, la réflexion n&amp;#8217;est qu&amp;#8217; «&amp;nbsp;une sensation transformée&amp;nbsp;». Et il convient de partir des idées sensibles pour pouvoir formuler des propositions vraies.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Condillac apparaît bien, à travers ses diverses études, comme un pionnier dans l&amp;#8217;établissement d&amp;#8217;un programme naturaliste qui «&amp;nbsp;prend en compte l&amp;#8217;appartenance de l&amp;#8217;individu à une espèce sur le plan logique&amp;nbsp;» et qui «&amp;nbsp;établit une perspective génétique ancrant méthodiquement l&amp;#8217;étude du langage dans celle de la communication animale&amp;nbsp;» (préface, p. 17). Reste à évaluer, dans un continuum, son apport tout aussi central à la requalification de la métaphysique.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;André Charrak, à propos de l&lt;em&gt;'Essai sur l&amp;#8217;origine des connaissances humaines&lt;/em&gt;, s&amp;#8217;inscrit dans un tel mouvement scientifique tout en abordant plus spécifiquement la manière dont Condillac appréhende un nouveau champ de la métaphysique, par sa requalification majeure dans le domaine de la connaissance. Affirmant que toutes les connaissances dérivent de l&amp;#8217;expérience sensible, Condillac situe la métaphysique du côté de la reprise réflexive des faits dans l&amp;#8217;expérience. André Charrak précise ici que la métaphysique condillacienne tend à «&amp;nbsp;analyser une expérience instruite par la réflexion qu&amp;#8217;elle a permis d&amp;#8217;instituer&amp;nbsp;» (p. 45).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Si Condillac thématise ainsi une position typiquement dixhuitiémiste dans le champ de la connaissance, son originalité réside dans la manière dont il présente, dans l&amp;#8217;Essai, la mise en &amp;#339;uvre d&amp;#8217;une sorte d&amp;#8217;histoire naturelle de l&amp;#8217;âme. Désormais la métaphysique est basée sur seul principe, la liaison des idées, ou plus exactement sur la liaison des idées, entre elles et avec les signes&amp;nbsp;; elle ne considère plus que les sentiments et les idées qui procèdent effectivement de l&amp;#8217;expérience. Condillac critique ainsi toute interprétation réaliste des notions abstraites des opérations de l&amp;#8217;âme, au profit d&amp;#8217;une science des circonstances qui fait une place centrale à la facticité basée sur les besoins humains. Il satisfait donc à un programme réductionniste qui s&amp;#8217;en tient au domaine de l&amp;#8217;expérience par le simple fait de la dérivation du système à partir d&amp;#8217;un seul principe. Il se prémunit ainsi contre le danger de la récurrence de fausses déterminations originelles, et s&amp;#8217;en tient à la seule référence expérimentale.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une telle radicalité de l&amp;#8217;empirisme condillacien, dont la dimension linguistique et matérialiste a été mise en valeur dans les travaux de &lt;a href=&quot;http://htl.linguist.jussieu.fr/aurouxt.htm&quot;&gt;Sylvain Auroux&lt;/a&gt;, permet également d&amp;#8217;affirmer que le style philosophique de Condillac constitue un courant majeur de la pensée des Lumières, et qu&amp;#8217;il n&amp;#8217;a rien à envier au style de Rousseau. André Charrak, auteur par ailleurs d&amp;#8217;un &lt;em&gt;Vocabulaire de Rousseau&lt;/em&gt; (Ellipses, 2002), le montre avec clarté dans les diverses rencontres avec un Rousseau, qui certes n&amp;#8217;examine pas pour elle-même la théorie de la connaissance, mais qui débat avec Condillac à plusieurs reprises, et tout particulièrement sur la question de la relation de l&amp;#8217;activité au jugement dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans cet univers foncièrement leibnizien et condillacien que retrace la centralité de la philosophie du langage au sein de la pensée des Lumières, il reste à mieux évaluer la philosophie pratique, la science des m&amp;#339;urs, qui nous introduit à l&amp;#8217;utilité sociale, et constitue ainsi «&amp;nbsp;le socle sociologique&amp;nbsp;» de  la langue politique qui se met en place dans les années 1780 pour devenir commune en 1789.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&amp;#8217;inflexion matérialiste des m&amp;#339;urs: sa nécessité naturelle, ses effets pratiques.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A propos de&amp;nbsp;:&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;André Charrak, &lt;em&gt;Contingence et nécessité des lois de la nature au XVIIIème siècle. La philosophie seconde des Lumières&lt;/em&gt;, Paris, Vrin, 2006, 221 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Franck Salaün, &lt;em&gt;L'ordre des moeurs. Essai sur la place du matérialisme dans la société française du XVIIIème siècle (1734-1784)&lt;/em&gt;, Paris, Kimé, 1996, 367 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Charles Duclos, &lt;em&gt;Considérations sur les m&amp;#339;urs de ce siècle&lt;/em&gt;, édition critique avec introduction et notes par Carole Dornier, Paris, Champion, 2005, 267 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Florence Gauthier et Fernanda Mazzanti Pepe (eds), &lt;em&gt;Colloque Mably. La politique comme science morale&lt;/em&gt;, Bari, Palomar, deux volumes, 1995 et 1997, 300 + 229 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Edward P. Thompson, Valérie Bertrand, Cynthia A. Bouthon, Florence Gauthier, David Hunt, Guy-Robert Ikni, &lt;em&gt;La guerre du blé au XVIIIème siècle&lt;/em&gt;, Paris, Les Editions de la Passion, 1988, 247 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les Lumières tardives instaurent &lt;em&gt;une phénoménologie des m&amp;#339;urs&lt;/em&gt;, en relation avec le nouveau statut de l&amp;#8217;observation sociale, dont la finalité est l&amp;#8217;adéquation aux lois, y compris naturelles. Il importe alors de s&amp;#8217;interroger d&amp;#8217;abord sur ce qu&amp;#8217;il en est du déploiement de la «&amp;nbsp;lumière naturelle&amp;nbsp;» au sein de la liaison généralisée des sciences dans une relation étroite avec la connexion sémiotique entre la réalité et le discours. Déploiement qui confère à la pensée des Lumières sa naturalité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;ouvrage d&amp;#8217;André Charrak s&amp;#8217;avère ici particulièrement décisif dans la mesure où il met l&amp;#8217;accent sur l&amp;#8217;importance accordée par les penseurs des Lumières au déplacement opéré par Leibniz vers «&amp;nbsp;une requalification du problème de la nécessité physique des lois de la nature&amp;nbsp;» (p.21), de leur nécessité donc. Il en ressort «&amp;nbsp;une philosophie seconde des Lumières&amp;nbsp;» qui subordonne «&amp;nbsp;toute pensée raisonnable du possible /.../ à l&amp;#8217;analyse des procédures mises en &amp;#339;uvre dans la philosophie naturelle&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La requalification des lois de la nature équivaut à alors à une requalification de la métaphysique, sur la base de la prise en compte du statut modal des lois de la nature qui «&amp;nbsp;est ainsi métonymique d&amp;#8217;une situation où les questions de la métaphysique ne sont pas simplement évacuées, mais réécrites et placées sous l&amp;#8217;autorité d&amp;#8217;une théorie de la connaissance fondamentalement liée au développement des savoirs positifs&amp;nbsp;» (p. 200-201). C&amp;#8217;est un tel contexte de théologie physique, donc de connexion entre la détermination métaphysique de l&amp;#8217;idée de Dieu et d&amp;#8217;analyse de l&amp;#8217;ordre des phénomènes mise en place dans les années 1750-1760, à l&amp;#8217;encontre d&amp;#8217;une vulgate encyclopédiste qui perd la dimension de virtualité que comporte la possibilité leibnizienne, que s&amp;#8217;impose une pensée du possible qui va s&amp;#8217;actualiser au cours des années 1770-1780 dans la formulation d&amp;#8217;une perspective matérialiste particulièrement attentive à une «&amp;nbsp;science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;» au fondement même de «&amp;nbsp;la science politique&amp;nbsp;» sans s&amp;#8217;y confondre.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans une perspective particulièrement synthétique, l&amp;#8217;ouvrage de Franck Salaün met alors en évidence la tradition matérialiste en France au 18ème siècle en tant que phénomène général au sein d'une opinion publique où «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;» (D'Holbach) introduit un ordre pratique constitué dans et par une logique des conduites. Ainsi, même s'il est souvent  question, dans cet ouvrage, d'auteurs attendus tels D'Holbach et Diderot, mais aussi de Voltaire, le matérialisme n'y est pas limité à un courant de pensée. Il s'agit plutôt de montrer comment se manifeste, dans l'opinion publique, un processus de matérialisation du réel à travers l'évolution des conduites communes aux individus en société. A partir d'une définition minimale de la position matérialiste en tant que volonté de faire dériver toutes les formes de la matière, donc de les rapporter au corps, il est surtout question des points d'ancrage des tendances matérialistes dans une logique de l'évolution de la représentant de la personne, tendant à marquer son individualité, à la valoriser comme acteur.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Une telle revalorisation matérialiste de l'activité humaine, à partir du monde naturel de la sensation et de l'expérience, permet de substituer à l'ordre théologique un ordre pratique. Établissant une relation entre les notions et les faits, les mots et les choses, un tel ordre procède largement d'un sens commun où se côtoient la tradition rationaliste et la culture populaire. Nous sommes ainsi transportés dans «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;» (D'Holbach), si l'on s'accorde sur la définition, avec les hommes des Lumières, des moeurs comme ensemble de pratiques structurées suivant des repères communs. L'auteur peut alors conclure que «&amp;nbsp;Le matérialisme de la seconde moitié du XVIIIème siècle se caractérise par la volonté d'exposer les principes de la morale naturelle. La question du droit naturel et celle des valeurs se rejoignent, en effet, sur le plan des conduites, et la nécessité de penser les moeurs est ainsi démontrée. Non seulement la philosophie affirme son rôle légitime en morale, mais elle affirme la nécessité d'une réforme de la société sur la base de la morale déduite de la nature humaine&amp;nbsp;» (page 252).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette nécessité de penser les m&amp;#339;urs se retrouve ainsi chez  Charles Duclos, dans ses &lt;em&gt;Considérations sur les m&amp;#339;urs de ce siècle&lt;/em&gt;, dont Carole Dornier nous propose une édition critique de très grande qualité.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dès la première parution en 1751 des &lt;em&gt;Considérations&lt;/em&gt; de Duclos, «&amp;nbsp;ce livre a fait beaucoup de bruit&amp;nbsp;» précise l&amp;#8217;inspecteur Hémery dans son Journal de la Librairie. Ce succès ne se dément pas jusqu&amp;#8217;à l&amp;#8217;édition de 1772, enrichie par des remaniements successifs. L&amp;#8217;édition critique de Carole Dornier, composée d&amp;#8217;une  introduction (p. 7-64), d&amp;#8217;une chronologie, d&amp;#8217;une bibliographie, d&amp;#8217;un relevé minutieux des variantes d&amp;#8217;une édition à l&amp;#8217;autre et d&amp;#8217;un appareil de notes nous permet d&amp;#8217;apprécier pleinement la lecture de cet ouvrage sur la base d&amp;#8217;une vaste recherche érudite, et surtout par l&amp;#8217;apport de données explicatives particulièrement pertinentes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;L&amp;#8217;analyse de l&amp;#8217;ouvrage nous oriente à juste titre vers «&amp;nbsp;une perspective sociologique avant la lettre&amp;nbsp;» en matière d&amp;#8217;observation des m&amp;#339;urs, avec une volonté réformatrice de tonalité fortement utilitariste. La dimension sociologique de l&amp;#8217;ouvrage est ainsi perceptible, à sa lecture, tant dans l&amp;#8217;étude des m&amp;#339;urs au regard de «&amp;nbsp;l&amp;#8217;homme sociable&amp;nbsp;» et de son expérience, que dans une «&amp;nbsp;réflexion sur quelques classes de la société&amp;nbsp;». Nous pouvons alors comprendre pourquoi «&amp;nbsp;la sociologie&amp;nbsp;» à la fin du 18ème siècle, &lt;a href=&quot;http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00154335/en/&quot;&gt;néologisme inventé par Sieyès&lt;/a&gt; dans les années 1780 au moment où il s&amp;#8217;interroge justement sur la définition des m&amp;#339;urs, a aussi pour origine une réflexion, en grande part inaugurée par Duclos certes dans la lignée de Montesquieu, et amplifiée jusqu&amp;#8217;à D&amp;#8217;Holbach, sur «&amp;nbsp;la science des m&amp;#339;urs&amp;nbsp;».&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Par ailleurs, Duclos tend à déprécier un certain type de reconnaissance mondaine qui assure la promotion des gens de lettres, mais, dans le même temps, impose de manière aristocratique «&amp;nbsp;la manie du bel esprit&amp;nbsp;» au détriment du travail de réflexion des «&amp;nbsp;gens d&amp;#8217;esprit&amp;nbsp;». Carole Dornier propose alors une analyse sémantique particulièrement fine des usages du terme «&amp;nbsp;esprit&amp;nbsp;» par Duclos dans leur ambiguïté même au sein des &lt;em&gt;Considérations&lt;/em&gt;, en particulier à la page 24 de l&amp;#8217;introduction.  Elle en vient ainsi à mettre en valeur la manière dont Duclos circonscrit les «&amp;nbsp;gens d&amp;#8217;esprit&amp;nbsp;», dans un rajout de 1767, en tant, précise-t-il, qu&amp;#8217;  «&amp;nbsp;ils forment l&amp;#8217;opinion publique, qui tôt ou tard subjugue ou renverse tout espèce de despotisme&amp;nbsp;» (p. 188). Ainsi se profile déjà la figure de l&amp;#8217;écrivain patriote de la fin des années 1780.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;A ce titre, cette édition critique contribue, dans la lignée des recensions précédents, au &lt;a href=&quot;http://revolution-francaise.net/2006/11/01/81-pour-une-critique-de-lhistoire-deceptive&quot;&gt;débat&lt;/a&gt; ouvert par le récent livre d&amp;#8217;Antoine Lilti sur &lt;em&gt;Le monde des salons. Sociabilité et mondanité&lt;/em&gt; (Fayard, 2005) sur le terrain du continuum de la nature à la conscience. En effet, Carole Dornier contribue à nous faire comprendre, par sa lecture particulièrement pertinente des &lt;em&gt;Considérations&lt;/em&gt;, ce qu&amp;#8217;il doit en être désormais de «&amp;nbsp;la valeur&amp;nbsp;» dans l&amp;#8217;ordre social, en termes d&amp;#8217;opinion, d&amp;#8217;estime, de respect, etc.. Duclos met ainsi à la disposition de ses contemporains une nouvelle règle morale, naturelle basée sur «&amp;nbsp;un juge plus éclairé, plus sévère et plus juste que les lois et les m&amp;#339;urs&amp;nbsp;; c&amp;#8217;est le sentiment intérieur qu&amp;#8217;on appelle la conscience&amp;nbsp;» (page 167), donc constituant une réelle alternative conceptuelle à des pratiques culturelles mondaines peu sensibles au débat sur la part de nécessité et de contingence de la  vérité intellectuelle et de ses lois.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Reste à présenter, pour finir provisoirement et à grands traits, un exemple central d'effets pratiques d'une telle inflexion matérialiste des individus et de leur conscience, &quot;la Guerre des farines&quot; (1775).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;D'un apport particulièrement important, L'ouvrage collectif sur &lt;em&gt;La guerre du blé au XVIIIème siècle&lt;/em&gt; a mis au centre d'un tel matérialisme pratique &quot;l'économie morale&quot; et son héritage dans &quot;l'économie politique populaire&quot; proposée ensuite par les Jacobins, et Robespierre tout particulièrement, pendant la Révolution française.  La critique libérale populaire contre le libéralisme économique, sous l'égide de &quot;l'économie morale&quot;, était déjà bien connue grâce à l'histoire anglais Edward Thompson, dont le célèbre article sur &quot;The moral economy of the english crowd in the eighteeenth century&quot; est présentement traduit dans cet ouvrage.  Cet historien a montré en particulier que les émeutes frumentaires, dans le cas anglais, se basent sur la défense des droits et des coutumes, font appel au &quot;bien public&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cynthia Bouthon, dans son étude sur &quot;L'économie morale et la Guerre des farines en 1775&quot; précise l'impact d'une même approche dans le cas français, en insistant sur l'appel tout à fait matériel au &quot;bien d'intérêt commun&quot; au sein des mouvements populaires de taxation dans les régions de grande culture (2).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Florence Gauthier (&quot; De Mably à Robespierre. De la critique de l'économie politique à la critique de la politique&quot;) précise alors qu'il revient à Mably, dans son ouvrage &lt;em&gt;Du commerce des grains&lt;/em&gt; (1775), d'avoir pris en compte l'événement pour définir un programme égalitaire propre au libéralisme politique de droit naturel que Robespierre reprendra en l'enrichissant dans le contexte de la Révolution française. En effet, dès les années 1770, se profile &quot;un vaste mouvement de critique du libéralisme économique et du droit de propirété illimité&quot; qui permet de penser un projet alternatif basé sur le droit à l'existence, un projet de société donc à la fois pensé en esprit et dit en acte. L'importance de Mably est par ailleurs souligné par les actes du colloque sur &lt;em&gt;Mably et la politique comme science morale&lt;/em&gt;, dont Florence Gauthier a coédité les actes. Mably apparaît ainsi &lt;em&gt;in fine&lt;/em&gt; comme l'un des philosophes français majeurs en matière de formulation de &quot;la science de la politique&quot; dans la période où la philosophie des Lumières tardives prend le tournant de la critique des Physiocrates. Mably propose en effet une méthode d'analyse de la société basée sur la connaissance de &quot;la nature humaine&quot;, de ses manières d'être, de penser et de faire au titre de l'identité de ses qualités sociales, avec l'égalité au premier plan. Sa pensée acquiert ainsi une forte dimension pragmatique, surtout lorsqu'elle se confronte - et ici de nouveau, nous pensons à la &quot;Guerre des farines&quot; - à une réalité historique dont elle souligne la valeur émancipatrice par &quot;une prophétie autoréalisatrice du genre humain&quot; (Resende).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;br /&gt;****&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les historiens de la culture politique, en particulier Keith Baker dans son ouvrage &lt;em&gt;Au tribunal de l&amp;#8217;opinion. Essais sur l&amp;#8217;imaginaire politique au XVIIIème siècle&lt;/em&gt; - en traduction française chez Payot (1993) &amp;#8211; ont posé avec pertinence la question «&amp;nbsp;Comment la révolution est-elle devenu pensable&amp;nbsp;?&amp;nbsp;». Ils y ont répondu en mettant l&amp;#8217;accent sur «&amp;nbsp;l&amp;#8217;ensemble des discours et des pratiques symboliques par lesquels des individus et des groupes énoncent des revendications&amp;nbsp;». C&amp;#8217;est ainsi que Keith Baker propose une typologie des discours politiques au cours des Lumières tardives&amp;nbsp;: au discours de la justice, repris par les Parlementaires à la royauté elle-même, il oppose le discours de la volonté, de Rousseau à Mably, lui-même doublé d&amp;#8217;un discours administratif de type moderniste, des Physiocrates à Turgot.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En posant une question plus large - &lt;em&gt;Comment la révolution a-t-elle été à la fois pensable et possible ?&lt;/em&gt; &amp;#8211;,  l&amp;#8217;abord de l&amp;#8217;esprit des Lumières dont nous avons présentement rendu compte n&amp;#8217;est plus réduit, comme dans l&amp;#8217;histoire culturelle, à un problème d&amp;#8217;opinion publique, et de typologie en son sein. Il s&amp;#8217;ouvre largement à des problèmes d&amp;#8217;ontologie sociale qui posent des fondements métaphysiques à la langue (politique) elle-même, par la médiation d&amp;#8217;une sociologie mise en place à partir de nouvelles formes d&amp;#8217;observation sociale. Il s&amp;#8217;agit en fin de compte de singulariser une approche qui ne relève pas d&amp;#8217;une soumission des lois naturelles aux conventions sociales, du droit naturel au savoir positif. Bien au contraire, l&amp;#8217;esprit (politique) se concrétise par un travail où se combine divers ensembles «&amp;nbsp;dans lesquels des bouts de nature se trouvent accrochés par plusieurs chaînes solides aux rapports sociaux, accueillis et appropriés dans les formes de vie et les institutions&amp;nbsp;» (3), véritable socle &quot;des ilôts d'analogie entre différents moments historiques où la question des Lumières surgit&quot; (4). L'actualité de l'esprit des Lumières s'avère ainsi une part intégrante de la connaissance humaine en devenir, par la référence toujours actuelle aux synthèses républicaines des Lumières et à leur leur mise en action dans la Révolution française telles qu'elles ont été mises en valeur dans le récent colloque sur &lt;a href=&quot;http://revolution-francaise.net/2007/10/22/178-colloque-republicanismes-droit-naturel&quot;&gt;''Républicanismes et droit naturel''&lt;/a&gt;.
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(1) Nous avons resitué ce &quot;moment proto-politique&quot; de la Révolution française des années 1770-1780 au sein des moments spécifiques de la Révolution française dans notre article récent de &lt;em&gt;Langage &amp;amp; Société&lt;/em&gt;, intitulé &quot;La langue politique et la Révolution française&quot;, disponible sur le &lt;a href=&quot;http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2005-3-p-63.htm&quot;&gt;CAIRN&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(2) Elle est l'auteur par ailleurs d'un ouvrage important sur le sujet intitulé ''Flour War, The
Gender, Class, and Community in Late Ancien Régime French Society&lt;em&gt;, Penn State Press, 1993. Voir aussi son &lt;a href=&quot;http://ahrf.revues.org/document104.html&quot;&gt;article&lt;/a&gt; synthétique dans les &lt;/em&gt;Annales Historiques de la Révolution française''
sur &quot;Les mouvements de subsistance et le problème de l&amp;#8217;économie morale sous l&amp;#8217;ancien régime et la Révolution française&quot;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(3) Stéphane Haber, &lt;em&gt;Critique de l&amp;#8217;antinaturalisme&lt;/em&gt;, Paris, PUF, 2006, p 13.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(4) Philippe Corcuff, Sophie Wahnich, &quot;Fragiles désirs de Lumières radicalement contemporaines&quot;, Lumières, actualité d'un esprit, &lt;em&gt;Contretemps,&lt;/em&gt; N°17, 2006, p. 9.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;N.B. Cette note critique a été élaborée à l&amp;#8217;aide de comptes rendus publiés dans les revues &lt;em&gt;Dixhuitième siècle, Annales Historiques de la Révolution Française, Actuel Marx&lt;/em&gt; et la &lt;em&gt;Revue d'histoire des sciences&lt;/em&gt;, et avec quelques mises à jour.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jacques Guilhaumou, &quot;La pensée des Lumières&amp;nbsp;: le travail naturel de l&amp;#8217;esprit. Revue critique&quot;, &lt;em&gt;Recensions, Révolution Française.net&lt;/em&gt;, mis en ligne le 3 juillet 2008, URL: http://revolution-francaise.net/2008/07/03/241-pensee-lumieres-travail-esprit&lt;/p&gt;</content>
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  <title>Dictionnaire électronique francophone de philosophie politique et sciences politiques</title>
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  <issued>2008-06-28T13:19:58+02:00</issued>
  <modified>2008-06-28T13:19:58+02:00</modified>
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  <author><name>Yannick Bosc</name></author>
  <dc:subject>Outils</dc:subject>
  <summary>Accéder au dictionnaire de théorie politique Dicopo


"Pourquoi un dictionnaire ?


Les chercheurs francophones en philosophie et sciences politiques manquent d’outils qui leur permettraient de se doter d’un langage commun favorisant les échanges intellectuels...</summary>
  <content type="text/html" mode="escaped"> &lt;img style=&quot;margin: 0  10px 10px 0; float: left;&quot; src=&quot;/images/dicopo.png&quot; alt=&quot;dicopo&quot; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;http://www.dicopo.org/spip.php?rubrique2&quot;&gt;Accéder au dictionnaire&lt;/a&gt; de théorie politique &lt;em&gt;Dicopo&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;&quot;Pourquoi un dictionnaire&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les chercheurs francophones en philosophie et sciences politiques manquent d&amp;#8217;outils qui leur permettraient de se doter d&amp;#8217;un langage commun favorisant les échanges intellectuels internationaux. Le dictionnaire de philosophie politique et sciences politiques électronique se veut un outil visant à remédier à cette situation de trois manières :&lt;br /&gt;
- En créant une communauté de contributeurs. Les notices seront en effet rédigées par des chercheurs (doctorants, post-doctorants, professeurs) venus de tous horizons géographiques (en particulier de Belgique, France, Québec, Suisse Romande), institutionnels (universités, centres de recherche), et théoriques (philosophie politique et sciences politiques).&lt;br /&gt;
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- En créant un langage commun de la recherche en philosophie et science politiques. Les objectifs sont la clarté et la représentativité des débats théoriques les plus contemporains.&quot;&lt;/p&gt;


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  <title>Le principe républicain de la contribution volontaire d' Etienne Polverel</title>
  <link rel="alternate" type="text/html" href="http://revolution-francaise.net/2008/06/24/246-principe-republicain-contribution-volontaire-etienne-polverel" />
  <issued>2008-06-24T17:26:15+02:00</issued>
  <modified>2008-06-24T17:26:15+02:00</modified>
  <id>http://revolution-francaise.net/2008/06/24/246-principe-republicain-contribution-volontaire-etienne-polverel</id>
  <author><name>Yannick Bosc</name></author>
  <dc:subject>Etudes</dc:subject>
  <summary>Par Magali Jacquemin, ICT, Université Paris Diderot-Paris 7



Ce texte est une introduction à la communication présentée par Magali Jacquemin lors du colloque Républicanismes et droits naturels qui s'est tenu les 5 et 6 juin 2008 : "Le principe républicain de la contribution volontaire lancé par le commissaire civil de Saint-Domingue Etienne Polverel : genèse de la propriété des nouveaux libres dans le cadre de l’abolition de l’esclavage ? ( novembre 1792-février 1794)"


Etienne Polverel, qui fut avec Léger-Félicité Sonthonax l’un des acteurs de l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue au cours des années 1792-1794, fut aussi et surtout l’auteur d’un projet social original, reposant sur une révolution de la propriété coloniale propre à rendre possible la communauté des biens, garante selon lui de l’égalité républicaine nécessaire à la pérennité de la liberté des anciens esclaves.
Durant la période pré-révolutionnaire, Etienne Polverel s’était entre autres illustré par son activité d’avocat au sein des Etats de Navarre, ainsi que des parlements de Bordeaux, puis de Paris. C’est dans ce cadre qu’il devint très vite l’un des spécialistes de la lutte pour la fin de la féodalité, la défense des biens communaux et droits d’usage, ainsi que la mise en valeur d’un nouveau système d’imposition. En 1783, il fut notamment l’auteur d’un Mémoire sur le franc alleu de Navarre (1) dans lequel il attaquait la réaction féodale des seigneurs et les tentatives des intendants du Roi de France pour faire disparaître du Royaume de Navarre le modèle ancestral des aleux comme définition de la propriété terrienne. Ce mémoire fut notamment l’occasion pour Etienne Polverel de mettre en valeur le principe de l’impôt conçu comme contribution à la puissance publique garante des biens communs.</summary>
  <content type="text/html" mode="escaped">&lt;p&gt;Par Magali Jacquemin, ICT, Université Paris Diderot-Paris 7&lt;/p&gt;


&lt;img style=&quot;margin: 0  10px 10px 0; float: left;&quot; src=&quot;/images/colloque.jpg&quot; alt=&quot;logo colloque&quot; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce texte est une introduction à la communication présentée par Magali Jacquemin lors du colloque &lt;a href=&quot;/2007/10/22/178-colloque-republicanismes-droit-naturel&quot;&gt;Républicanismes et droits naturels&lt;/a&gt; qui s'est tenu les 5 et 6 juin 2008&amp;nbsp;: &quot;Le principe républicain de la contribution volontaire lancé par le commissaire civil de Saint-Domingue Etienne Polverel&amp;nbsp;: genèse de la propriété des nouveaux libres dans le cadre de l&amp;#8217;abolition de l&amp;#8217;esclavage&amp;nbsp;? ( novembre 1792-février 1794)&quot;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Etienne Polverel, qui fut avec Léger-Félicité Sonthonax l&amp;#8217;un des acteurs de l&amp;#8217;abolition de l&amp;#8217;esclavage à Saint-Domingue au cours des années 1792-1794, fut aussi et surtout l&amp;#8217;auteur d&amp;#8217;un projet social original, reposant sur une révolution de la propriété coloniale propre à rendre possible la communauté des biens, garante selon lui de l&amp;#8217;égalité républicaine nécessaire à la pérennité de la liberté des anciens esclaves.
Durant la période pré-révolutionnaire, Etienne Polverel s&amp;#8217;était entre autres illustré par son activité d&amp;#8217;avocat au sein des Etats de Navarre, ainsi que des parlements de Bordeaux, puis de Paris. C&amp;#8217;est dans ce cadre qu&amp;#8217;il devint très vite l&amp;#8217;un des spécialistes de la lutte pour la fin de la féodalité, la défense des biens communaux et droits d&amp;#8217;usage, ainsi que la mise en valeur d&amp;#8217;un nouveau système d&amp;#8217;imposition. En 1783, il fut notamment l&amp;#8217;auteur d&amp;#8217;un &lt;em&gt;Mémoire sur le franc alleu de Navarre&lt;/em&gt; (1) dans lequel il attaquait la réaction féodale des seigneurs et les tentatives des intendants du Roi de France pour faire disparaître du Royaume de Navarre le modèle ancestral des aleux comme définition de la propriété terrienne. Ce mémoire fut notamment l&amp;#8217;occasion pour Etienne Polverel de mettre en valeur le principe de l&amp;#8217;impôt conçu comme contribution à la puissance publique garante des biens communs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au cours de la première partie de la Révolution française (2), l&amp;#8217;&amp;#339;uvre d&amp;#8217;Etienne Polverel réintégra largement cette question du principe républicain de l&amp;#8217;imposition.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En premier lieu, Polverel fut député des Etats de Navarre à l&amp;#8217;Assemblée constituante. Au moment des Etats-Généraux, la députation des Etats de Navarre rédigea plusieurs adresses destinées à rappeler l&amp;#8217;autonomie du royaume de Navarre vis-à-vis du Roi de France. Ces textes reprirent les thèses développées par Polverel dans son mémoire de 1783 au sujet de la féodalité, de la propriété et de la fonction sociale de l&amp;#8217;imposition notamment. En tant que député à l&amp;#8217;Assemblée constituante, Polverel entretint ensuite une correspondance suivie avec ses commettants, dans laquelle nous trouvons notamment une analyse de la Nuit du 4 août 1789 (3)&amp;nbsp;: le député y posa clairement le problème que soulevait alors pour l&amp;#8217;avènement de la propriété libre la possibilité du rachat des droits féodaux.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Parallèlement, Etienne Polverel fréquenta dès sa création la Société des Amis de la Constitution séante aux Jacobins (4). Il y prononça différents discours, dont nous retiendrons ici celui du 25 juin 1790, portant «&amp;nbsp;sur l&amp;#8217;aliénation et l&amp;#8217;emploi des biens nationaux, et sur l&amp;#8217;extinction de la dette publique&amp;nbsp;» (5). Son auteur y développa ses idées pour assainir les finances de la France et régler la question de la dette par la vente d&amp;#8217;une partie des biens nationaux. En outre, Etienne Polverel fréquenta la Société des Amis de la Constitution en même temps que Sonthonax, Julien Raimond et quelques autres abolitionnistes de l&amp;#8217;époque.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;En tant que citoyen de la section du Luxembourg à Paris, Polverel fut aussi l&amp;#8217;un des membres fondateurs avec Jean-Nicolas Pache (6) de la Société patriotique du Luxembourg (7). Il y développa notamment ses idées concernant la définition des pouvoirs, ainsi que celle de l&amp;#8217;avènement d&amp;#8217;une république universelle. Enfin, Polverel fut l&amp;#8217;auteur de quelques articles abolitionnistes et anticolonialistes, notamment dans le journal &lt;em&gt;Tableau des révolutions du XVIIIe siècle&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Après le 4 avril 1792, lorsque l&amp;#8217;Assemblée législative reconnut les droits politiques aux libres de couleur, Etienne Polverel fut alors pressenti avec L.-F. Sonthonax et Antoine Ailhaud pour assumer le rôle de commissaires civils dans la colonie de Saint-Domingue (8).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Sur place, après plusieurs mois de lutte acharnée pour faire triompher les principes révolutionnaires dans la colonie la plus riche de France, les commissaires civils parvinrent à faire surgir l&amp;#8217;abolition de l&amp;#8217;esclavage au cours du mois de juin 1793 (9). Nous connaissons de cet événement la proclamation de la liberté générale que publia Sonthonax le 29 août 1793 au Cap, mais qui ne concernait alors que le Nord de l&amp;#8217;île (10). Nous nous arrêterons quant à nous sur le travail particulier mené dans ce cadre par E. Polverel dans l&amp;#8217;Ouest et le Sud de la colonie. Pour mener à bien l&amp;#8217;abolition de l&amp;#8217;esclavage, celui-ci publia une série de proclamations entre les 27 août 1793 et 28 février 1794 (11), au sein desquelles la notion de république occupe une place centrale. Tout au long de ces textes, E. Polverel interrogea les concepts de propriété, de travail et de droit à l&amp;#8217;existence&amp;nbsp;: il s&amp;#8217;agissait pour lui de rendre pérenne la liberté des nouveaux libres et nous reconnaissons dans cette réflexion l&amp;#8217;inspiration de la philosophie du droit naturel moderne. Résumons ici comment Etienne Polverel envisagea alors le processus.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans un premier temps, le 27 août 1793, le commissaire civil décida de séquestrer au nom de la république l&amp;#8217;ensemble des plantations coloniales de la partie Ouest de Saint-Domingue dont les propriétaires étaient absents, avaient fuit ou avaient été déclarés traîtres envers la république. Il s&amp;#8217;agissait alors de répartir la propriété de ces terres et les revenus qu&amp;#8217;elles généraient entre les guerriers qui se battaient pour l&amp;#8217;avènement de la république à Saint-Domingue et les cultivateurs qui offraient leur force de travail pour les nourrir (12). Les guerriers et cultivateurs concernés par ces premières mesures étaient les premiers insurgés noirs ayant recouvré leur liberté pour avoir accepté de combattre avec la république ou de s&amp;#8217;occuper de sa subsistance en retournant sur les plantations depuis le 21 juin 1793 (13). Le 27 août 1793, Etienne Polverel commençait donc déjà à réfléchir à la mise en &amp;#339;uvre d&amp;#8217;un droit à l&amp;#8217;existence pour tous à partir de propriétés communes, créées par la république. Entre le 31 octobre 1793 et le 28 février 1794, il élargit et précisa son système en publiant plusieurs règlements de culture reposant sur la communauté des biens. Le fonctionnement que nous décrivons ici fut valable à partir du 31 octobre 1793 pour l&amp;#8217;ensemble des plantations des provinces Ouest et Sud de Saint-Domingue, y compris celles où les propriétaires colons étaient encore connus (14). Concrètement, les cultivateurs nouveaux libres s&amp;#8217;engageaient sur des habitations pour la durée d&amp;#8217;un cycle agricole, où ils étaient copropriétaires et travaillaient en association. Tous les postes d&amp;#8217;encadrement étaient soumis à élection par l&amp;#8217;assemblée des cultivateurs. Les produits générés par l&amp;#8217;exploitation de ces terres étaient répartis selon trois portions égales.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;La première portion était consacrée aux frais de faisance-valoir de l&amp;#8217;habitation, assumés en commun. Ces frais comprenaient l&amp;#8217;acquisition et l&amp;#8217;entretien de l&amp;#8217;ensemble des outils de travail, ainsi que la nourriture, le logement et l&amp;#8217;habillement de tous les cultivateurs, de leurs enfants et des vieillards. Avec cette première portion, le droit à l&amp;#8217;existence de chacun des membres de l&amp;#8217;habitation était déjà assuré. Une seconde portion était consacrée au règlement des impositions et dettes contractées par les anciens propriétaires privés grevant alors les finances de l&amp;#8217;habitation, puis aux impôts et contributions annuelles de l&amp;#8217;habitation à la république. La troisième portion était enfin répartie entre les cultivateurs en fonction du rôle qu&amp;#8217;ils assumaient au sein de l&amp;#8217;habitation, afin de rémunérer leur temps de travail. Nous nous intéresserons essentiellement dans le cadre de ce colloque à la question de la seconde portion.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Travaillant la genèse de ce nouveau système de propriété, nous avons été amené à étudier la question de l&amp;#8217;imposition sous la commission Polverel et Sonthonax. Les 7 et 18 novembre 1792, la Commission intermédiaire de Saint-Domingue (15) prit deux arrêtés concernant la mise en place d&amp;#8217;un impôt obligatoire dans la colonie sur le ¼ des revenus des propriétés de Saint-Domingue. Or, selon Polverel, ce projet avait déjà été émis par l&amp;#8217;assemblée coloniale (16). Gérant alors chacun une province de la colonie, E. Polverel et L.F. Sonthonax reçurent différemment ces deux arrêtés&amp;nbsp;: tandis que le premier en interdit l&amp;#8217;application dans les provinces de l&amp;#8217;Ouest et du Sud (17), le second les valida dans le Nord (18). Quelles furent les motivations d&amp;#8217;Etienne Polverel&amp;nbsp;? Notre intervention portera essentiellement sur ce point.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A un moment particulièrement critique pour la situation financière de la colonie de Saint-Domingue (19), Polverel fit donc le choix de remplacer l&amp;#8217;imposition obligatoire sur le ¼ des revenus des propriétés coloniales préconisée par la commission intermédiaire par un système de contributions volontaires des propriétaires en passant par l&amp;#8217;institution des communes (20). Cette pratique ne constituait pas en 1792 un système nouveau pour Polverel. Son mémoire de 1783 dans lequel il prit notamment fait et cause pour la défense d&amp;#8217;une imposition librement décidée par les habitants de la Navarre dans le cadre de leurs Etats Généraux annuels (21), mais aussi les actes de la députation de Navarre aux Etats Généraux du royaume de France en 1789 (22) ont très certainement contribué à l&amp;#8217;élaboration du projet social que Polverel développa à Saint-Domingue dans les années 1793-1794.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Dans la perspective d&amp;#8217;une histoire de l&amp;#8217;abolition de l&amp;#8217;esclavage en révolution, il nous faudra aussi nous arrêter sur l&amp;#8217;argumentaire mis en place par Polverel pour remplacer l&amp;#8217;impôt obligatoire par une contribution volontaire des propriétaires à Saint-Domingue (23)&amp;nbsp;: la proclamation qu&amp;#8217;il y publia le 1er février 1793 au sujet de l&amp;#8217;effort de guerre est ici particulièrement limpide (24). Le commissaire civil y précisait en effet que la contribution volontaire des propriétaire était mise en place afin de financer la guerre contre les esclaves insurgés&amp;nbsp;; qu&amp;#8217;il désignait alors sous le terme de «&amp;nbsp;brigands&amp;nbsp;», en référence à leur pratique de révolte anticoloniale par la destruction systématique des propriétés sur lesquelles ils avaient été exploités. Nous devrons nous interroger sur le choix de ce vocable «&amp;nbsp;brigand&amp;nbsp;», mais aussi sur la nécessité de cette guerre contre les esclaves insurgés, dans le cadre d&amp;#8217;une révolution qui déboucha pourtant en 1793-1794 sur l&amp;#8217;avènement de la liberté générale.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Plus intéressant pour nous encore, Polverel justifia dans cette proclamation sa position quant au mode d&amp;#8217;imposition des propriétés&amp;nbsp;: tandis que l&amp;#8217;impôt systématique et obligatoire prévu par la commission intermédiaire allait selon lui risquer de provoquer, voire creuser l&amp;#8217;endettement déjà grand de nombreux propriétaires de la colonie, E. Polverel entendait laisser le choix à ces derniers dans leur participation au financement de la guerre. Nous verrons pourquoi, la guerre contre les insurgés ne pouvait alors être financée que par les producteurs de Saint-Domingue, c&amp;#8217;est-à-dire les propriétaires, qu&amp;#8217;ils soient colons ou libres de couleur d&amp;#8217;ailleurs. En ce début 1793, il s&amp;#8217;agissait donc pour Polverel de sauver un maximum d&amp;#8217;unités de production, à la fois en faisant la guerre aux brigands destructeurs et en endettant le moins possible les propriétaires. Cependant, de telles mises en &amp;#339;uvre pouvaient paraître risquées, dans la mesure où certains propriétaires pourraient alors choisir de financer largement la guerre contre les esclaves par simple posture colonialiste.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Les choix que fit alors le commissaire civil pour la mise en &amp;#339;uvre concrète de cette contribution volontaire des propriétaires nous semblent ici important à envisager. En effet, toujours dans cette même proclamation datée du 1er février 1793, E. Polverel ordonnait aux municipalités qui ne l&amp;#8217;avaient pas encore fait d&amp;#8217;ouvrir les registres de contributions, les officiers municipaux étant rendus responsables de cette application. Ainsi, Polverel offrait un cadre institutionnel précis à la mise en &amp;#339;uvre de ces contributions volontaires&amp;nbsp;: celui de la commune, première entité de la république.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Mais une question reste ici entière&amp;nbsp;: pourquoi cette guerre contre les esclaves insurgés «&amp;nbsp;brigands&amp;nbsp;», dans le cadre d&amp;#8217;une révolution qui débouche sur l&amp;#8217;abolition, l&amp;#8217;avènement de la liberté générale&amp;nbsp;? Plusieurs hypothèses de travail seront développées à ce sujet durant notre intervention&amp;nbsp;: nous tenterons de comprendre ce qui se joua en ces mois de novembre 1792-février 1793 dans la politique polverélienne de la liberté et surtout de la garantie du droit à l&amp;#8217;existence par la mise en &amp;#339;uvre de la propriété commune. Nous pouvons cependant dès maintenant en dresser les contours.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Le contexte dans lequel Etienne Polverel mit en place cet impôt par contribution volontaire des propriétaires se situe dans le cadre d&amp;#8217;une guerre élargie contre les insurgés noirs, notamment dans la région des Platons (Sud). D&amp;#8217;une part, à ce stade, la lutte des esclaves était en fait déjà largement manipulée par la puissance espagnole, selon des vues colonialistes, contre lesquelles Polverel s&amp;#8217;est d&amp;#8217;ailleurs ensuite battu dans le cadre de la mise en &amp;#339;uvre concrète de l&amp;#8217;abolition. D&amp;#8217;autre part, dans cette même région, Polverel assista à plusieurs tentatives de la part de propriétaires blancs pour mettre en place des milices privées chargées de réprimer les esclaves insurgés. Le commissaire civil les interdit, pour les remplacer systématiquement par le service obligatoire au sein des gardes nationales des citoyens actifs inscrits dans les municipalités et les encadrer ainsi par les autorités républicaines (25)&amp;nbsp;; seules habilitées à décider des plans d&amp;#8217;action à mener, comme de la façon d&amp;#8217;employer les fonds financiers d&amp;#8217;ailleurs&amp;nbsp;!&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Nous tenterons enfin de faire le lien entre les décisions prises par Etienne Polverel dans le courant des mois de novembre 1792-février 1793 et les dispositions qu&amp;#8217;il mit ensuite en place dans ses règlements d&amp;#8217;août 1793-février 1794 au sujet de l&amp;#8217;imposition des unités de production. Nous l&amp;#8217;avons noté au début de ce résumé, dans ses proclamations des 27 août et 31 octobre 1793, Polverel prévoyait donc le partage des revenus des habitations en trois tiers, dont l&amp;#8217;un était provisoirement consacré à l&amp;#8217;ancien propriétaire privé pour lui permettre de rembourser ses dettes (26). Le 1er février 1793, Polverel avait-il déjà en tête ce plan de la communauté des biens accompagnant la liberté générale&amp;nbsp;? En préférant des contributions volontaires passant par les communes à un impôt obligatoire, Polverel ne préparait-il pas déjà l&amp;#8217;assainissement des structures de production pour le moment où elles iraient aux mains des nouveaux libres&amp;nbsp;?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous tenterons de répondre à tous ces questionnements à travers cette intervention qui s&amp;#8217;intègre dans le cadre d&amp;#8217;une thèse portant sur l&amp;#8217;&amp;#339;uvre politique d&amp;#8217;Etienne Polverel et son attachement au lien entre liberté et égalité. Celui-ci semble en effet avoir trouvé dans sa définition de la république des réponses nécessaires à l&amp;#8217;organisation de nouveaux rapports sociaux à Saint-Domingue au lendemain de l&amp;#8217;abolition, pour l&amp;#8217;avènement de la liberté générale dans le cadre du droit naturel moderne.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Paris, le 16 avril 2008&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(1) BNF, 4 FM 34766, &lt;em&gt;Mémoire à consulter et consultation sur le franc-alleu du Royaume de Navarre&lt;/em&gt;, délibéré à Paris le 28 décembre 1783, Polverel. Ce document est également consultable aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(2) De la convocation des Etats-Généraux à la Révolution du 10 août 1792, plus précisément pour E. Polverel à son départ pour Saint-Domingue décidé suite à la promulgation par la Législative du décret du 4 avril 1792 accordant notamment les droits politiques aux libres de couleur.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(3) Ces documents sont consultables aux ADPA, dans le fonds C1601. Il faut aussi signaler à la BNF&amp;nbsp;: 8-LK2-1161, &lt;em&gt;Tableau de la Constitution du Royaume de Navarre, et de ses rapports avec la France&amp;nbsp;; imprimé par ordre des Etats-Généraux de Navarre, Avec un Discours préliminaire &amp;amp; des notes&lt;/em&gt;, par M. DE POLVEREL, Avocat au Parlement, Syndic Député du Royaume de Navarre, 1789.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(4) Il fut notamment membre de son comité de correspondance.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(5) BNF, 8 LB 40 545, &lt;em&gt;Opinion de M. de Polverel, sur l&amp;#8217;aliénation et l&amp;#8217;emploi des biens nationaux, et sur l&amp;#8217;extinction de la dette publique&lt;/em&gt;. Lue à l&amp;#8217;Assemblée de la Société des Amis de la Constitution, le Vendredi 25 juin 1790. A Paris, chez Baudouin, Imprimeur de l&amp;#8217;ASSEMBLÉE NATIONALE, rue du Foin Saint-Jacques, n°31.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(6) Jean-Nicolas Pache fut Ministre de la Guerre entre les mois d&amp;#8217;octobre 1792 et de février 1793.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(7) La Société patriotique du Luxembourg fut créée le 13 janvier 1792. Raymonde Monnier a publié une première étude au sujet de cette société dans son ouvrage&amp;nbsp;: &lt;em&gt;L&amp;#8217;espace public démocratique&amp;nbsp;: essai sur l&amp;#8217;opinion publique à Paris de la Révolution au Directoire&lt;/em&gt;, Paris, éditions Kimé, 1994. Par ailleurs, une grande partie des papiers de ladite société est conservée au département des manuscrits occidentaux de la BNF, sous la cote ms, naf, 2684.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(8) AN, D XXV 4, Loi du 4 avril 1792 &lt;a href=&quot;copie&quot;&gt;copie&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(9) Voir notamment AN, D XXV 40, registre 400, proclamation publiée par E. Polverel et L.F. Sonthonax le 21 juin 1793 au Cap.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(10) AN, D XXV 40, registre 400, proclamation publiée par L.F. Sonthonax le 29 août 1793 au Cap.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(11) La plupart de ces proclamations se trouvent dans AN, D XXV 39, registre 397, Registre d&amp;#8217;ordres et de décisions des commissaires civils.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(12) AN, D XXV 39, registre 397, proclamation publiée par E. Polverel le 27 août 1793 au Port-au-Prince, portant sur le partage des revenus des habitations séquestrées par la République entre les guerriers et les cultivateurs.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(13) AN, D XXV 40, registre 400, Ibid.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(14) AN, D XXV 39, registre 397, règlement de culture publié par E. Polverel le 31 octobre 1793 aux Cayes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(15) Cette instance fut mise en place par les commissaires civils à leur arrivée au Cap en septembre 1792 pour remplacer les assemblées coloniales de la première période révolutionnaire à Saint-Domingue.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(16) Ces deux arrêtés sont notamment mentionnés par Etienne Polverel dans AN, D XXV 39, registre 396, Proclamation publiée par E. Polverel le 12 décembre 1792 au Port-au-Prince.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(17) AN, D XXV 39, registre 396, Ibid.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(18) Ceci est notamment mentionné par L.F. Sonthonax lui-même dans l&amp;#8217;une de ses lettres au Ministre de la Marine et des Colonies&amp;nbsp;: AN, D XXV 41, registre 406, Lettre de L.F. Sonthonax au Ministre de la Marine et des Colonies rédigée au Cap le 19 novembre 1792.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(19) Nous en détaillerons certains aspects dans le cadre de notre intervention.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(20) Voir notamment AN, D XXV 39, registre 396, proclamations publiées par Etienne Polverel les 12 janvier et 1er février 1793 aux Cayes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(21) BNF, 4 FM 34766, Ibid.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(22) BNF, 8-LK2-1161, Ibid.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(23) Pour des questions de place, nous ne donnons ici aucune citation des sources&amp;nbsp;; la plus grande place leur sera par contre laissée dans le cadre de notre intervention.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(24) AN, D XXV 39, registre 396, Proclamation publiée par E. Polverel le 1er février 1793 aux Cayes.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(25) Voir notamment AN, D XXV 39, registre 396, Décision prise par Etienne Polverel le 26 décembre 1792 contre les milices des «&amp;nbsp;habitants&amp;nbsp;» et «&amp;nbsp;propriétaires&amp;nbsp;» des Cayes et de Torbeck (province du Sud de Saint-Domingue).&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;(26) Voir AN, D XXV 39, registre 397, Ibid. Le détail technique de cette répartition et de la durée de ce provisoire sera présenté lors de notre intervention.&lt;/p&gt;</content>
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  <title>Impact et résonances de la Révolution haïtienne</title>
  <link rel="alternate" type="text/html" href="http://revolution-francaise.net/2008/06/16/245-impact-resonances-revolution-haitienne" />
  <issued>2008-06-16T18:53:09+02:00</issued>
  <modified>2008-06-16T18:53:09+02:00</modified>
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  <author><name>Yannick Bosc</name></author>
  <dc:subject>Annonces</dc:subject>
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Introduction et table des matières de l'ouvrage Haïti 1804 – Lumières et ténèbres. Impact et résonances d’une révolution, dirigé par Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann, Iberoamericana/Vervuert (Bibliotheca Ibero-americana, 121), Madrid/Frankfurt am Main, 2008, 288 pages.


Cette formidable expression de l’aspiration de l’homme à la liberté et à la dignité que fut la Révolution haïtienne n’avait suscité à l’époque, dans l’Occident dit civilisé, que l’indignation et la dérision, suivies d’un silence assourdissant. Peut-être ce dernier est-il enfin en train de se dissiper. En effet, à l’occasion des célébrations du bicentenaire de la Révolution française en 1989, puis en 1998 de celle du deux cents cinquantième anniversaire de l’abolition définitive de l’esclavage officiel dans les colonies françaises, les historiens et les hommes de lettres du monde entier ont commencé à accorder à la Révolution haïtienne l’attention que mérite son extraordinaire importance dans l’aventure humaine. Outre son intérêt scientifique, le Congrès International «Haïti 1804-2004», qui s’est tenu à Berlin du 4 au 6 novembre 2004, l’année de la célébration du bicentenaire de l’Indépendance haïtienne, s’inscrit dans cette volonté de contribuer à racheter un tant soit peu l’inexcusable silence de nos aînés.</summary>
  <content type="text/html" mode="escaped">&lt;img style=&quot;margin: 0  10px 10px 0; float: left;&quot; src=&quot;/images/haiti.jpg&quot; alt=&quot;couverture haiti 1804 lumières et témèbres&quot; /&gt;
&lt;p&gt;Introduction et table des matières de l'ouvrage &lt;em&gt;Haïti 1804 &amp;#8211; Lumières et ténèbres. Impact et résonances d&amp;#8217;une révolution&lt;/em&gt;, dirigé par Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann, Iberoamericana/Vervuert (Bibliotheca Ibero-americana, 121), Madrid/Frankfurt am Main, 2008, 288 pages.&lt;/p&gt;


&lt;p&gt;Cette formidable expression de l&amp;#8217;aspiration de l&amp;#8217;homme à la liberté et à la dignité que fut la Révolution haïtienne n&amp;#8217;avait suscité à l&amp;#8217;époque, dans l&amp;#8217;Occident dit civilisé, que l&amp;#8217;indignation et la dérision, suivies d&amp;#8217;un silence assourdissant. Peut-être ce dernier est-il enfin en train de se dissiper. En effet, à l&amp;#8217;occasion des célébrations du bicentenaire de la Révolution française en 1989, puis en 1998 de celle du deux cents cinquantième anniversaire de l&amp;#8217;abolition définitive de l&amp;#8217;esclavage officiel dans les colonies françaises, les historiens et les hommes de